Un chantier aurifère qui devait rassurer, mais qui reste sous tension
À Tulu Kapi, dans l’ouest de l’Éthiopie, la promesse n’est pas seulement celle d’une mine. C’est aussi celle d’un signal envoyé aux investisseurs, aux communautés locales et à un secteur minier que l’État veut plus structuré et plus visible dans l’économie nationale. Or, dans un pays où les projets extractifs avancent souvent au rythme des financements, des négociations foncières et des équilibres de sécurité, le calendrier compte autant que la géologie.
Le site de Tulu Kapi se trouve en Oromia, une région charnière pour les grands projets industriels du pays. Le dossier s’inscrit aussi dans un environnement régional plus large, celui de l’IGAD, où les États cherchent à attirer des capitaux dans des contextes parfois instables, sans briser les liens avec les communautés qui vivent autour des sites. En Éthiopie, le gouvernement présente désormais le secteur minier comme un levier de recettes, de devises et d’investissement, au même titre que l’agriculture et l’énergie.
Ce qui s’est passé sur le site de Tulu Kapi
Le 7 septembre 2026, KEFI Gold and Copper a annoncé la suspension immédiate des activités de développement de Tulu Kapi après un « grave incident de sécurité » survenu le vendredi 4 septembre. L’incident a causé plusieurs décès parmi des membres du personnel de sécurité et de la communauté locale, dont un employé de l’entreprise, selon la société. Aucune précision détaillée n’a été fournie sur les circonstances exactes du drame.
Dans son communiqué, l’entreprise indique avoir engagé des discussions avec les autorités éthiopiennes, les représentants communautaires et les acteurs sécuritaires pour définir les conditions d’une reprise jugée sûre et ordonnée. Elle précise aussi qu’elle ne reprendra pas les travaux tant que des mesures appropriées ne seront pas mises en place. La société dit disposer de réserves de capital et de facilités de secours suffisantes pour traverser la période d’arrêt, mais admet qu’il est encore trop tôt pour mesurer l’effet de cette suspension sur le calendrier global.
Ce nouvel arrêt intervient alors que le chantier n’avait commencé qu’en mars 2026, après plusieurs années de reports liés à la mobilisation du financement. Le projet avait enfin franchi une étape décisive avec un contrat de développement annoncé en juin 2026, évalué à 340 millions de dollars, et des travaux de préparation déjà engagés sur la route d’accès, la connexion électrique, les équipements et le réaménagement progressif des ménages concernés.
Un projet plus large qu’une seule fosse à ciel ouvert
La suspension tombe quelques jours seulement après une mise à jour stratégique de KEFI. Le 27 août 2026, la société a indiqué qu’elle préparait désormais un second volet souterrain à Tulu Kapi. L’objectif affiché était de porter la production combinée autour de 180 000 onces d’or par an, contre un premier schéma de 140 000 à 160 000 onces pour la partie à ciel ouvert. Le démarrage de cette phase souterraine devait s’aligner sur la mise en production de la mine principale, attendue à partir de la mi-2028.
Sur le papier, le projet reste solide. KEFI affirme avoir déjà sécurisé le financement du développement, avec un premier tirage attendu au quatrième trimestre 2026. La société présente aussi Tulu Kapi comme un actif soutenu par des ressources minérales déjà établies, un plan de relogement et des compensations encadrés par les standards de l’IFC, ainsi qu’une montée en puissance progressive des infrastructures. Mais la note du 7 septembre rappelle une réalité plus simple : un projet minier n’avance pas seulement avec des capitaux. Il avance aussi avec un climat local stabilisé, des accès sûrs et un pacte opérationnel accepté sur le terrain.
Pour les habitants de la zone, l’enjeu est concret. Les compensations, les logements de remplacement et les programmes de restauration des moyens de subsistance ne sont pas des annexes administratives. Ce sont les conditions minimales pour éviter qu’un chantier national ne se transforme en friction locale durable. Pour l’entreprise, l’enjeu est tout aussi clair : chaque arrêt ajoute du coût, fragilise le calendrier et complique la confiance des financeurs. Pour les autorités éthiopiennes et régionales, la séquence teste la capacité à sécuriser les investissements sans ignorer les attentes des communautés riveraines.
Une portée qui dépasse l’Oromia
Tulu Kapi n’est pas un projet isolé. Il s’inscrit dans une stratégie plus large de montée en gamme du secteur aurifère éthiopien. Les documents de planification publique décrivent une production et des recettes d’exportation en hausse, tandis que les organismes internationaux notent le rôle croissant de l’or dans les entrées de devises du pays. Dans cette logique, le moindre incident sur un site emblématique pèse au-delà du seul chantier concerné, parce qu’il touche à la crédibilité d’un modèle de croissance fondé sur les ressources et l’investissement privé.
Le dossier est aussi observé à l’échelle africaine. L’Éthiopie veut faire du secteur minier un pilier plus lisible de sa diversification économique, alors que d’autres projets aurifères avancent aussi, comme Kurmuk, développé par Allied Gold dans l’ouest du pays. Pour Addis-Abeba, l’enjeu n’est pas seulement de produire davantage. Il est de prouver que des projets extractifs peuvent tenir un calendrier, sécuriser leurs sites et maintenir un lien opérationnel avec les communautés. C’est cette équation, plus que la seule teneur du minerai, qui dira si Tulu Kapi devient une vitrine industrielle ou un symbole de plus des fragilités du développement minier en Afrique de l’Est.