Quand les flammes frappent un marché, c’est toute une économie de proximité qui vacille

À Bukavu, un incendie ne détruit jamais seulement des murs. Il emporte aussi des stocks, du crédit informel, des économies de ménage et des semaines de travail. Dans la commune de Kadutu, le plus grand marché local a de nouveau été touché, dans une ville où les sinistres de ce type reviennent avec une régularité qui inquiète commerçants, familles et acteurs communautaires. Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, reste en outre une ville éprouvée par l’occupation de l’AFC/M23 depuis février 2025, selon les autorités provinciales et plusieurs sources onusiennes.

Le drame de ce 6 septembre 2026 illustre une réalité bien connue dans l’est de la République démocratique du Congo : la fragilité de l’habitat urbain, la densité des parcelles et l’insuffisance des dispositifs de secours transforment souvent un départ de feu en catastrophe de quartier. À Bukavu, ville commerçante adossée au lac Kivu, la saison sèche ajoute une tension supplémentaire. Les incidents se multiplient alors que l’activité économique dépend largement des marchés, des dépôts et des petits commerces tenus par des familles qui vivent au jour le jour.

Kadutu, Nyamugo, Bukavu : le feu a encore traversé les espaces de vie et de commerce

Selon les éléments recueillis sur place et relayés par des médias locaux, le feu est parti de maisons voisines avant d’atteindre une partie du marché de Kadutu. Les bâtiments du quartier de Nyamugo ont aussi été endommagés. Des commerçants ont perdu des marchandises entreposées dans des immeubles proches du marché, dont des stocks de poisson importé du Kenya, des boissons et d’autres biens destinés à la revente en gros. Ces pertes touchent directement le circuit commercial local, très dépendant des marges quotidiennes et du réinvestissement immédiat des recettes.

Les témoignages recueillis sur place décrivent des pertes lourdes pour des vendeurs qui n’ont ni assurance ni réserve de trésorerie. Un commerçant de boissons a dit avoir perdu plus de 5 000 dollars dans l’incendie. Dans ce type de catastrophe, le choc ne se limite pas aux marchandises. Il touche aussi les loyers, les dettes auprès de fournisseurs, les avances sur livraison et les charges de la rentrée scolaire. C’est pourquoi un marché incendié à Bukavu devient immédiatement un problème social, pas seulement un fait divers urbain.

La société civile locale rappelle que les incendies s’ajoutent à une crise déjà alimentée par l’insécurité et les déplacements forcés. En août 2026, Radio Okapi signalait qu’environ 2 200 maisons avaient été détruites par le feu au Sud-Kivu depuis février 2025, dont plus de 1 700 à Bukavu seulement. La même source évoquait, fin août, environ 200 maisons calcinées dans le quartier Nkafu. Ces chiffres montrent un phénomène installé, avec des quartiers de Kadutu particulièrement exposés.

Un risque urbain ancien, aggravé par la guerre, la densité et les raccordements dangereux

Le président du Parlement citoyen pour la démocratie et la bonne gouvernance, cité par la presse locale, dit avoir monitoré en une année 57 morts dans les incendies, dont 13 enfants, 2 831 maisons parties en fumée et plus de 4 000 ménages, soit plus de 18 000 personnes déplacées de leurs habitations. Ces données doivent être lues comme des chiffres de plaidoyer, mais elles convergent avec d’autres alertes de terrain sur l’ampleur du phénomène.

Les causes avancées restent multiples. D’un côté, les acteurs locaux évoquent les imprudences humaines, les cuisines mal sécurisées, l’usage de combustibles et les installations électriques défectueuses. De l’autre, certains n’excluent pas des incendies criminels. À Bukavu, les deux lectures coexistent depuis des années. Des études universitaires récentes sur les incendies domestiques dans la ville soulignent d’ailleurs la progression spectaculaire des cas entre 2018 et 2023, avec une forte vulnérabilité liée à l’urbanisation rapide, aux constructions serrées et à la faiblesse de la prévention.

Le contexte sécuritaire accentue encore cette vulnérabilité. Depuis la prise de Bukavu par l’AFC/M23 au début de 2025, les autorités provinciales et les agences internationales décrivent une ville sous forte pression, avec des services publics fragilisés et une réponse d’urgence difficile. L’Union africaine a, de son côté, rappelé en 2026 son attachement à l’intégrité territoriale de la RDC et suivi les mécanismes de cessez-le-feu engagés entre Kinshasa et l’AFC/M23. Dans une ville sous tension, la prévention des risques urbains passe au second plan alors qu’elle devrait devenir prioritaire.

Ce que Bukavu dit à la RDC et à la région des Grands Lacs

L’incendie de Kadutu dépasse le seul cadre du Sud-Kivu. Il interroge la capacité de la RDC à protéger ses espaces économiques de base, là où se joue une grande partie de la survie urbaine. Dans une ville comme Bukavu, le marché n’est pas un simple lieu d’échange. C’est un amortisseur social. Quand il brûle, ce sont des familles entières qui perdent d’un coup nourriture, capital de départ et perspectives de reprise.

À l’échelle régionale, le dossier rappelle aussi combien les villes des Grands Lacs sont exposées à des risques cumulés : conflit armé, pression démographique, habitat informel et faiblesse des équipements de secours. Pour l’EAC, la SADC et l’Union africaine, la stabilité ne se mesure pas seulement à la signature d’accords politiques. Elle se lit aussi dans la capacité à maintenir des marchés ouverts, des routes sûres, des écoles accessibles et des services de protection civile opérationnels.

À Kinshasa comme à Bukavu, la question reste la même : comment reconstruire sans attendre le prochain incendie ? La réponse passe par des plans urbains de contingence, des couloirs d’accès pour les secours, une meilleure régulation des raccordements électriques et une coordination réelle entre autorités locales, protection civile et société civile. Sans cela, chaque nouvelle flambée dans Kadutu ou ailleurs continuera de révéler la même fragilité : une économie populaire solide, mais trop souvent livrée à elle-même.