À Antananarivo, une condamnation qui referme mal une crise encore vive

À Madagascar, la contestation née dans la rue a fini par entrer au tribunal. Un an après les grandes mobilisations de la jeunesse à Antananarivo, la justice malgache a frappé une figure politique de premier plan : l’ancien président du Sénat, le général Richard Ravalomanana, a été condamné à 10 ans de travaux forcés. Cette décision ne concerne pas seulement un homme. Elle renvoie aussi à la manière dont l’État a répondu aux manifestations de septembre et octobre 2025, déclenchées par les coupures d’eau et d’électricité, puis élargies à une contestation plus large du pouvoir.

Le dossier s’inscrit dans un paysage politique déjà éprouvé. Madagascar est membre de la SADC, la Communauté de développement d’Afrique australe, et de l’Union africaine. Ces deux cadres régionaux rappellent l’exigence de stabilité institutionnelle, de dialogue et de respect des droits fondamentaux. En août 2025, la SADC tenait même son sommet à Antananarivo, signe que la capitale malgache restait au centre des équilibres diplomatiques de la région. Quelques semaines plus tard, la rue malgache devenait le théâtre d’une crise plus dure.

Ce que la justice malgache a décidé

Selon la presse locale, la cour criminelle ordinaire d’Anosy, à Antananarivo, a condamné Richard Ravalomanana le 1er septembre 2026 à 10 ans de travaux forcés. L’ancien président du Sénat était poursuivi pour complicité de meurtre et coups et blessures volontaires, en lien avec la répression des manifestations de septembre 2025. Une troisième accusation, liée à des menaces datant de 2019, n’a pas été retenue car elle était prescrite. Son avocat a annoncé un recours.

Cette condamnation a une portée symbolique forte. Richard Ravalomanana n’était pas un responsable secondaire. Il occupait une fonction institutionnelle majeure, au cœur de l’architecture de l’État. Le Sénat malgache avait d’ailleurs acté sa mise à l’écart en octobre 2025, après les premières secousses politiques liées au mouvement Gen Z. La justice touche donc une personnalité qui incarnait, jusqu’à peu, la continuité de l’appareil politique.

Mais le contexte du dossier reste plus large que la seule affaire Ravalomanana. À partir du 25 septembre 2025, la mobilisation de jeunes Malgaches a gagné Antananarivo puis plusieurs autres villes. Les manifestants dénonçaient d’abord les coupures d’eau et d’électricité. Ensuite, ils ont élargi leurs revendications à la gouvernance, à la corruption et à la place des institutions. L’AFP a rapporté qu’au moins 22 personnes avaient été tuées et des dizaines blessées au cours de ces troubles, selon des bilans relayés par l’ONU.

Une affaire judiciaire, mais aussi une question de responsabilité politique

Le verdict touche un point sensible : la chaîne de commandement. Dans les périodes de crise, la question n’est pas seulement de savoir qui a manifesté. Il faut aussi établir qui a donné des ordres, qui a toléré les excès et qui a laissé la violence s’installer. Dans ce dossier, la justice malgache semble avoir retenu l’idée d’une responsabilité liée à l’usage de la force contre les manifestants. C’est précisément ce point qui rend le jugement historique à Madagascar, où les poursuites contre des dirigeants de ce rang restent rares.

Pour la population urbaine, surtout les jeunes, l’enjeu est concret. Les mobilisations de 2025 ne portaient pas sur une abstraction institutionnelle. Elles exprimaient une fatigue quotidienne face aux services défaillants, aux pénuries et au sentiment d’impunité. Pour les habitants d’Antananarivo, la crise a été vécue dans la rue, dans les quartiers, au fil des barrages, des dispersions et des arrestations. Pour les zones rurales, souvent moins visibles, le sujet renvoie aussi à l’accès inégal aux services publics et à la promesse d’un État capable de tenir ses engagements hors de la capitale.

Politiquement, la condamnation de Richard Ravalomanana envoie un message à l’ensemble des élites malgaches. Elle dit que la gestion des troubles de 2025 ne disparaîtra pas avec le temps. Elle restera dans les dossiers judiciaires, dans les mémoires militantes et dans les calculs des partis. Elle rappelle aussi qu’à Madagascar, les institutions sont régulièrement testées par des cycles de tension : élections contestées, rue mobilisée, arbitrages militaires ou sécuritaires, puis tentative de retour au calme. Le pays a déjà connu ce type de séquence en 2009 et lors d’autres épisodes de fragilité politique.

Une résonance régionale pour la SADC et l’Union africaine

Sur le plan régional, l’affaire dépasse Madagascar. La SADC a fait de la paix, de la sécurité et de l’intégration économique l’un de ses piliers. Lors de son sommet d’août 2026, l’organisation a encore appelé les acteurs malgaches au calme et au dialogue. Cette prise de position montre que la crise n’est pas seulement nationale : elle touche aussi la crédibilité d’un espace régional qui veut promouvoir la stabilité institutionnelle et le développement.

À l’échelle de l’Union africaine, le cas malgache rappelle une tension récurrente sur le continent : comment garantir l’ordre public sans banaliser la répression, et comment sanctionner d’éventuelles dérives sans transformer la justice en instrument politique. La réponse à cette question intéresse tous les pays où la jeunesse s’organise davantage, où les services publics se dégradent et où les institutions peinent à absorber la contestation. Madagascar rejoint ici une série de sociétés africaines où la rue, les tribunaux et les enceintes régionales deviennent simultanément des scènes de régulation du conflit.

Ce qui se joue désormais à Antananarivo n’est pas seulement l’exécution d’une peine. C’est la capacité de Madagascar à refermer une séquence de crise sans prolonger la fracture entre gouvernants, jeunes mobilisés et forces de sécurité. La suite dépendra des voies de recours, de l’attitude des institutions et de la manière dont l’État traitera les causes profondes de la colère sociale : services essentiels, confiance publique et responsabilité des décideurs.