À Boikene, l’exil a changé la vie avant même de changer le paysage

À Beni, dans le Nord-Kivu, des familles autochtones pygmées ont dû quitter la forêt pour survivre sous des abris précaires, à Boikene, au nord de la ville. Le déplacement n’a pas seulement brisé un toit. Il a coupé un lien vital avec un territoire qui nourrissait, soignait et faisait vivre ces communautés au quotidien.

Ce basculement rappelle une réalité souvent oubliée dans l’est de la République démocratique du Congo : pour les peuples autochtones pygmées, la forêt n’est pas un décor. C’est un espace de subsistance, de mobilité, de savoir et de transmission. Quand l’insécurité les chasse de leurs terres, ce sont des économies entières, modestes mais réelles, qui s’effondrent.

Une crise locale, mais inscrite dans un contexte régional plus large

La ville de Beni reste marquée par des années de violence attribuées aux ADF, ces Forces démocratiques alliées actives dans l’est congolais et régulièrement citées dans des attaques contre les civils. Dans la même zone, l’épidémie d’Ebola due au virus Bundibugyo a été déclarée en mai 2026, avec des foyers en Ituri et un risque jugé très élevé pour la RDC par les autorités sanitaires internationales. À Beni, cette superposition d’insécurité et de crise sanitaire fragilise encore davantage les déplacés.

Cette situation intervient dans un pays qui a pourtant doté les peuples autochtones pygmées d’un cadre juridique spécifique. La loi n°22/030 du 15 juillet 2022 porte protection et promotion de leurs droits. Sur le papier, elle reconnaît un statut, des garanties et la participation des communautés concernées. Sur le terrain, la mise en œuvre reste inégale, surtout dans les zones de conflit où l’accès à l’état civil, à la terre, à la santé et à l’aide humanitaire demeure limité.

Les faits : des familles déplacées, un site saturé et des besoins élémentaires

Selon des informations recueillies à Beni au mois d’août 2026, 67 ménages de la communauté autochtone pygmée, soit environ 200 personnes, vivent au site de Boikene après avoir fui les violences survenues fin mai dans la périphérie de Beni. Elles disent avoir quitté le site de Ngadi après des attaques attribuées aux ADF dans la zone de Ndandi.

Sur place, les besoins sont immédiats : nourriture, eau potable, couvertures, vêtements, soins et abris plus solides. Les familles vivent sous des structures de fortune, souvent à même le sol. Des responsables du site ont également fait état d’au moins cinq décès parmi les déplacés depuis leur installation, dans un contexte de grande précarité. Cette donnée reste à lire comme un bilan local communiqué sur le terrain, dans une zone où les vérifications indépendantes sont difficiles et où les mouvements de population sont rapides.

Le déplacement a aussi un coût économique invisible. Dans la forêt, ces familles tiraient une partie de leurs ressources de la chasse, de la cueillette et d’activités quotidiennes liées à leur environnement. À Boikene, elles dépendent désormais largement de l’aide extérieure et de réseaux d’entraide fragiles. Ce n’est pas un simple changement de lieu. C’est une rupture de modèle de vie.

Une vulnérabilité amplifiée par la santé, le droit et la géographie

Le cas de Boikene montre un point souvent négligé dans les crises de l’est congolais : tout déplacement ne se ressemble pas. Pour des familles pygmées, quitter la forêt signifie perdre l’accès à des ressources alimentaires, à des repères culturels et à un espace où les savoirs sont transmis. La ville, elle, impose d’autres règles. Elle exige de l’argent, des papiers, des réseaux et des services qui manquent justement aux plus marginalisés.

La situation sanitaire accentue encore la tension. L’OMS a confirmé en mai 2026 l’épidémie d’Ebola Bundibugyo en RDC et en Ouganda, puis a signalé que l’Ituri restait l’épicentre congolais de cette flambée. Dans un tel environnement, l’absence d’eau, d’hygiène, d’abri durable et de suivi médical devient un multiplicateur de risques. Une communauté déplacée et déjà fragilisée par l’insécurité y est plus exposée qu’une autre.

Le droit congolais offre pourtant une base pour l’inclusion. La loi sur les peuples autochtones pygmées prévoit leur participation, leur représentation et le respect du consentement libre, informé et préalable. En théorie, cela ouvre la voie à des réponses adaptées. En pratique, la distance entre la norme et la réalité reste grande, surtout quand les autorités locales manquent de moyens et que les humanitaires doivent couvrir plusieurs urgences simultanées.

Ce que révèle Boikene à l’échelle de la RDC et du bassin du Congo

Le cas de Beni dépasse le seul Nord-Kivu. Il renvoie à une question plus large, centrale pour la République démocratique du Congo et pour toute l’Afrique centrale : comment protéger des peuples dont la survie dépend directement de la forêt, alors même que l’insécurité, les déplacements et la pression foncière réduisent leurs marges de manœuvre ? Dans le bassin du Congo, deuxième massif forestier tropical du monde, la question n’est pas seulement humanitaire. Elle touche aussi à la conservation, à la gouvernance locale et à la crédibilité des politiques d’inclusion.

Elle a aussi une portée régionale. La crise sanitaire liée à Ebola mobilise déjà les autorités congolaises, l’OMS et Africa CDC. La crise sécuritaire, elle, rappelle que la réponse à l’est de la RDC ne peut pas se limiter à l’armée ou à l’urgence médicale. Elle doit aussi protéger les communautés déplacées, reconnaître leurs spécificités et tenir compte de leurs moyens de vie. Sans cela, les mêmes populations continueront de payer deux fois : d’abord par la violence, ensuite par l’abandon.

À Boikene, l’horizon reste court. Les familles déplacées attendent un abri plus sûr, une assistance régulière et surtout la possibilité de rentrer un jour chez elles. Pour elles, le vrai enjeu n’est pas seulement de survivre à l’instant présent. C’est de retrouver un territoire où la vie redevient possible, sans avoir à choisir entre sécurité, dignité et mémoire.