Quand l’eau devient un couloir de survie

Dans plusieurs zones lacustres et fluviales du continent, le bateau n’est pas un loisir. C’est un bus, un marché flottant, parfois le seul lien régulier entre un village, une île et un centre urbain. Quand il chavire, ce n’est pas seulement une embarcation qui disparaît. C’est aussi une partie de l’économie quotidienne, de la circulation des familles et de l’accès aux soins qui vacille.

Le mois d’août 2026 a rappelé, avec brutalité, que les accidents de transport par voie d’eau restent un problème structurel en Afrique australe, orientale et occidentale. Au Zimbabwe, le naufrage d’un ferry sur le lac Kariba a provoqué des dizaines de morts. Au Nigeria, dans l’État de Sokoto, un autre chavirement a fait au moins plusieurs dizaines de victimes. En Tanzanie, à Kigoma, l’incendie puis l’explosion d’un bateau congolais sur le lac Tanganyika a encore endeuillé la région.

Ce que ces drames disent des lacs, des rivières et des contrôles

Le lac Kariba sépare le Zimbabwe de la Zambie et concentre depuis longtemps des circulations de pêche, de commerce et de transport local. Après le naufrage du 11 août, les bilans ont évolué pendant plusieurs jours, au fil des recherches. Les autorités zimbabwéennes ont d’abord évoqué 15 morts, puis le nombre a grimpé à 44, avant de dépasser la barre des 90 selon de nouveaux récupérations de corps. L’Agence de presse africaine a relayé 94 morts, tandis que des dépêches internationales ont parlé de 97 décès quelques jours plus tard. Cette progression illustre un phénomène récurrent dans les catastrophes lacustres : le bilan réel se stabilise lentement, surtout quand des passagers restent portés disparus.

Dans l’État de Sokoto, au nord-ouest du Nigeria, la tragédie du 20 août a elle aussi mis en lumière la fragilité des traversées rurales. Les bilans diffusés par les médias ont varié entre 47 et 57 morts, selon qu’ils reprenaient les autorités locales, les secours ou les témoignages de terrain. Le message est pourtant le même : les embarcations de fortune ou surchargées restent fréquentes sur les points de passage où routes, ponts et digues font défaut. Le président nigérian a présenté ses condoléances, tandis que le gouvernement de Sokoto a annoncé une aide financière et des vivres pour les familles touchées.

À Kigoma, en Tanzanie, le drame du MV Pacific a pris une autre forme. Le bateau, identifié comme congolais et utilisé pour le transport de carburant, a pris feu avant une explosion sur les rives du lac Tanganyika. Les médias tanzaniens ont fait état d’au moins quatre morts, tandis qu’un média de la République démocratique du Congo a évoqué six morts et un disparu. Les premières informations faisaient aussi état d’un problème technique au démarrage, mais l’enquête doit encore établir la chaîne exacte des responsabilités.

La surcharge, un facteur connu mais toujours sous-estimé

Sur le fond, ces drames renvoient à des causes désormais bien identifiées. L’Organisation maritime internationale rappelle que la sécurité en mer repose d’abord sur des règles communes, des navires adaptés, des équipages formés et des contrôles appliqués. Dans le cas des transports intérieurs, la logique est la même : capacité autorisée, stabilité de l’embarcation, chargement équilibré, équipements de secours et respect des consignes de navigation. Quand une embarcation transporte plus de passagers que prévu, sa marge de stabilité diminue fortement. En cas de houle, de vent, de surcharge ou de manœuvre brusque, le chavirement peut survenir plus vite et de manière plus violente.

Le problème n’est pas seulement technique. Il est aussi institutionnel. Dans de nombreux pays africains riverains de grands lacs et de grands fleuves, la surveillance est morcelée entre transport, sécurité intérieure, collectivités locales et autorités portuaires. Les moyens de contrôle manquent souvent sur les quais secondaires, là où les départs se font tôt le matin et loin des grandes villes. Les gilets de sauvetage sont insuffisants, les manifestes de passagers incomplets, et la formation des pilotes ou capitaines reste inégale. L’accident devient alors le point d’aboutissement d’un ensemble de tolérances accumulées.

Le contexte économique compte aussi. Sur les berges du lac Kariba, dans les villages riverains de Sokoto ou dans le couloir Kigoma-Ujiji, le bateau transporte des travailleurs, des commerçants, des enfants et des biens agricoles. Pour beaucoup de familles, payer une traversée est plus simple que contourner des zones mal desservies par la route. Cette dépendance rend les contrôles plus sensibles : si l’on ferme un embarcadère sans alternative, on pénalise l’économie locale. Mais si l’on laisse partir des bateaux surchargés, on transfère le risque sur les passagers. C’est ce dilemme, très concret, qui explique la persistance du problème.

Un enjeu régional, pas une série d’accidents isolés

Ces naufrages ne relèvent donc pas de l’exception. Ils signalent des failles dans la gouvernance des voies d’eau intérieures, dans des régions où les lacs frontaliers jouent un rôle majeur de mobilité. Sur le lac Tanganyika, qui relie plusieurs pays de la sous-région, un incident sur un bateau immatriculé en République démocratique du Congo a immédiatement pris une dimension transfrontalière. Sur le lac Kariba, partagé par le Zimbabwe et la Zambie, l’accident a rappelé qu’un espace naturel commun exige des standards de sécurité communs. Et dans le nord du Nigeria, les traversées fluviales demeurent vitales pour les communautés rurales de l’État de Sokoto et d’autres États riverains.

L’Union africaine et les organisations régionales rappellent régulièrement que la sécurité des transports fait partie de l’intégration continentale, au même titre que les routes, les corridors ferroviaires et la libre circulation. Dans les faits, l’amélioration passera par des mesures simples mais exigeantes : immatriculation claire des bateaux, limitation effective des passagers, formation des équipages, inspections visibles dans les ports secondaires, et systèmes de secours adaptés aux lacs et aux fleuves. Sans cela, chaque saison de pluie, chaque pic de commerce agricole et chaque traversée indispensable peuvent se transformer en nouvelle alerte.