Un conflit soudanais de plus en plus régionalisé

À Khartoum, comme au Darfour ou au Kordofan, la guerre ne se résume plus à un face-à-face entre deux appareils armés. Elle s’est transformée en conflit connecté, nourri par des circuits de recrutement, de logistique et d’armement qui dépassent largement les frontières du Soudan. Cette évolution pèse d’abord sur les civils soudanais, pris dans une guerre qui se prolonge et se sophistiquera tant que ces appuis extérieurs resteront actifs.

Le Soudan est en guerre depuis avril 2023, après l’éclatement des combats entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, deux pôles issus d’une longue militarisation du pouvoir et d’une transition politique restée inachevée. Le pays appartient à l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, un cadre régional de la Corne de l’Afrique censé faciliter la médiation, tandis que l’Union africaine tente elle aussi de contenir un conflit qui déborde déjà sur les pays voisins.

Ce que dit l’enquête onusienne

Dans son rapport publié en septembre 2025, la Mission internationale indépendante d’établissement des faits pour le Soudan affirme disposer de « motifs raisonnables de croire » que les deux camps ont reçu des soutiens étrangers ayant renforcé leurs capacités militaires. Le document conclut aussi que la diffusion de drones, d’armes et de formation technique a permis de frapper plus loin du front, avec des effets directs sur les zones habitées et les infrastructures civiles.

Le volet le plus sensible concerne les Forces de soutien rapide. La mission dit avoir identifié des réseaux transnationaux passant par plusieurs pays, dont les Émirats arabes unis, la Colombie et le Tchad, pour recruter, former et déployer du personnel étranger. Elle évoque jusqu’à 2 000 anciens militaires colombiens qui auraient participé à des opérations aux côtés des paramilitaires dans le Darfour et le Kordofan. D’autres sources onusiennes publiées ensuite ont confirmé l’intérêt de l’ONU pour ces circuits de recrutement et de financement, notamment autour de combattants colombiens.

La mission estime également que des entités privées, des recruteurs et des intermédiaires logistiques ont facilité l’acheminement de personnel, d’armes et de matériel vers les Forces de soutien rapide. Elle ne dit pas que chaque flux a été prouvé ligne par ligne, mais elle juge l’ensemble suffisamment étayé pour appeler à des enquêtes et à des sanctions ciblées contre les réseaux impliqués.

Le rapport n’épargne pas non plus l’armée soudanaise. Les enquêteurs disent avoir des motifs raisonnables de croire que les Forces armées soudanaises ont elles aussi utilisé des drones fournis depuis l’étranger lors d’opérations ayant touché des civils et des biens civils. En clair, le rapport ne décrit pas une guerre importée par un seul camp, mais une bataille où les soutiens extérieurs alimentent les deux appareils militaires.

Les civils, première ligne de frappe

Cette militarisation a un coût humain immédiat. Le rapport onusien parle d’habitations, d’hôpitaux, d’écoles, de marchés et de sites accueillant des déplacés touchés au cours du conflit. L’ONU et l’Associated Press ont aussi rapporté, à la date de publication du nouveau rapport, qu’au moins 59 000 personnes avaient été tuées et qu’environ 13 millions avaient été déplacées depuis le début de la guerre, des ordres de grandeur qui donnent la mesure de l’effondrement en cours.

Les drones changent la géographie de la peur. Ils permettent de viser loin, de contourner des lignes de front mouvantes et d’atteindre des zones jusque-là moins exposées. Pour les familles soudanaises, cela signifie moins d’endroits sûrs, davantage de déplacements et une pression accrue sur les hôpitaux, les marchés et les quartiers d’accueil des déplacés. Pour les commerçants, les cultivateurs et les transporteurs, cela veut aussi dire plus d’incertitude sur les routes, les récoltes et l’accès aux biens essentiels.

Le rapport s’inscrit aussi dans une longue bataille diplomatique autour de l’embargo sur les armes. Aujourd’hui, les restrictions adoptées par le Conseil de sécurité ne couvrent pleinement que le Darfour. Les enquêteurs demandent désormais d’étendre cet embargo à l’ensemble du Soudan, afin de couper les circuits qui permettent aux combats de se renouveler. Cette demande rejoint une préoccupation récurrente du système onusien : sans contrôle des flux d’armes et des intermédiaires, les condamnations politiques restent sans effet durable.

Le langage employé par la mission est prudent, mais il est clair. Elle parle de « motifs raisonnables de croire », formule juridique qui signifie que les éléments réunis sont jugés suffisamment sérieux pour soutenir une conclusion d’enquête, sans aller jusqu’au jugement pénal. Ce niveau de preuve laisse encore la place à des investigations nationales ou internationales, mais il place aussi les États cités face à leurs responsabilités.

Une question soudanaise, mais aussi africaine

Le cas soudanais dépasse les frontières du pays. Il montre comment une guerre intérieure peut être prolongée par des réseaux transnationaux, des sociétés privées, des itinéraires de transit et des soutiens politiques ou logistiques venus de plusieurs continents. Pour l’Afrique du Nord et la Corne de l’Afrique, le risque est double : voir le conflit nourrir l’instabilité frontalière et banaliser l’usage de combattants étrangers dans des guerres africaines.

La portée continentale est aussi institutionnelle. L’Union africaine, l’IGAD et les États riverains sont confrontés au même dilemme : comment peser sur une guerre quand les ressources diplomatiques régionales se heurtent à des chaînes d’approvisionnement mondialisées ? La réponse passe moins par des déclarations que par la coopération judiciaire, le contrôle des ports, des frontières et des sociétés écran, ainsi que par une pression coordonnée sur les fournisseurs d’armes et de services militaires.

La suite dépendra aussi du terrain. Tant que les combats continueront autour des grands centres de gravité militaires et économiques, de Khartoum au Darfour, les besoins humanitaires resteront immenses et la guerre gardera sa capacité de nuisance. Le rapport de l’ONU rappelle surtout une chose : au Soudan, la guerre n’avance pas seule. Elle est entretenue, consolidée et professionnalisée par des réseaux qu’il faudra bien finir par démanteler.