Un débat qui dépasse un simple soutien personnel
Dans le football africain, les prises de position ne sont jamais seulement symboliques. Elles disent aussi qui finance, qui arbitre et qui décide. Quand Samuel Eto’o appelle les fédérations du continent à faire bloc derrière Gianni Infantino, il ne parle donc pas seulement d’un homme. Il parle aussi d’un rapport de force entre un centre de pouvoir mondial et des fédérations qui cherchent des marges de manœuvre, des infrastructures et des ressources stables.
Le président de la Fédération camerounaise de football s’inscrit, ce faisant, dans une ligne déjà assumée par la Confédération africaine de football. Le 29 avril 2026, les associations membres de la CAF ont unanimement soutenu la réélection d’Infantino à la présidence de la FIFA pour le cycle 2027-2031. Puis, le 6 août 2026, le comité exécutif de la CAF a de nouveau réaffirmé son soutien au dirigeant suisse.
Ce qu’Eto’o a dit, et ce que cela révèle
Dans son entretien, Samuel Eto’o a défendu l’idée que les réalités du football africain ne peuvent pas être comparées à celles de l’Europe. Il a insisté sur l’écart massif de moyens entre fédérations. Il a aussi estimé qu’avec un budget annuel de 20 à 40 millions de dollars, certains pays africains pourraient produire plus de talents de niveau mondial. Cette formule, très commentée, résume une conviction simple : le manque de moyens pèse sur la formation, l’encadrement et la rétention des joueurs.
Eto’o a aussi défendu Infantino face aux critiques venues d’Europe. Son raisonnement est clair : si la FIFA redistribue davantage vers les fédérations moins dotées, l’Afrique a intérêt à protéger cet axe politique plutôt qu’à suivre mécaniquement la ligne de l’UEFA. Cette lecture s’appuie sur une réalité comptable. La FIFA dit avoir investi plus d’un milliard de dollars dans le football africain depuis 2016 via le programme FIFA Forward, et anticipe 1,28 milliard de dollars d’ici la fin du cycle 2023-2026.
Ces chiffres sont importants, mais ils ne disent pas tout. Ils montrent surtout que le football africain dépend encore largement des flux venus de Zurich. La redistribution aide les fédérations à construire des sièges, des terrains, des centres techniques et des programmes de base. Elle ne suffit pas, en revanche, à corriger seule les fragilités de gouvernance, les budgets publics irréguliers ou les systèmes de formation inégaux d’un pays à l’autre.
Le Cameroun, un cas parlant
La voix d’Eto’o compte parce qu’il ne parle pas depuis les tribunes. Il préside la Fécafoot depuis décembre 2021, dans un contexte camerounais marqué par des tensions répétées entre la fédération et le ministère des Sports autour de la sélection nationale. En 2024, ce bras de fer a pesé sur l’organisation sportive des Lions indomptables et a alimenté une série de polémiques publiques.
En juillet 2024, la CAF a par ailleurs sanctionné Eto’o d’une amende de 200 000 dollars pour une violation des principes d’éthique, d’intégrité et d’esprit sportif liée à un contrat d’ambassadeur avec une société de paris sportifs. L’instance africaine n’avait pas retenu, en l’état, les accusations de manipulation de matches. Ce rappel compte, car il replace son soutien à Infantino dans une séquence où l’ancien buteur reste lui-même contesté, tout en demeurant très influent.
Au Cameroun, l’enjeu n’est pas abstrait. Il touche les sélections, la stabilité des encadrements techniques, mais aussi la perception qu’ont les supporters d’une gouvernance trop souvent fragmentée entre État, fédération et acteurs de terrain. Dans ce type de configuration, les joueurs et les staffs subissent directement les hésitations institutionnelles, alors que les dirigeants, eux, parlent d’autonomie et de stratégie.
Pourquoi cette ligne politique parle à une partie de l’Afrique
Le soutien à Infantino n’est pas qu’une affaire de loyauté. Il s’explique aussi par une logique d’intérêt. Depuis 2016, la FIFA a renforcé sa présence sur le continent par des financements, des académies, le programme Football for Schools et davantage de places africaines dans les grandes compétitions. Infantino a récemment rappelé que 19 nations africaines avaient participé au Club World Cup 2025, et que neuf, voire dix, équipes africaines devaient disputer la Coupe du monde 2026. Pour plusieurs fédérations, cela confirme qu’une majorité plus favorable à la FIFA peut rapporter davantage qu’une confrontation frontale avec l’Europe.
Mais l’autre lecture existe aussi. Les critiques européennes sur le projet de cession de droits commerciaux liés à la Coupe du monde ont montré que la bataille porte sur la gouvernance du football mondial, pas seulement sur une personne. UEFA, CONCACAF et AFC ont publiquement attaqué le projet de vente de parts du modèle commercial de la FIFA, en dénonçant un manque de transparence. Le sujet dépasse donc le continent africain. Il concerne la place des fédérations dans les choix stratégiques d’un sport devenu une industrie mondiale.
Pour l’Afrique, la question centrale reste la même : comment transformer l’appui financier en autonomie réelle, en centres de formation durables et en compétitions locales plus solides ? C’est là que se joue la portée continentale de la déclaration d’Eto’o. Elle dit que le football africain ne veut plus être un simple marché de talents. Il veut aussi peser dans la gouvernance mondiale, au moment où la CAF prépare déjà les prochaines échéances régionales, dont la CAN 2027 organisée par le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda.