À Bissau, un vote qui dépasse la simple réforme institutionnelle

En Guinée-Bissau, un référendum ne se lit jamais seulement comme un texte à approuver ou à rejeter. Il dit aussi quelque chose de plus profond : qui détient vraiment le pouvoir, et comment le pays veut sortir d’une nouvelle séquence de blocage politique. À Bissau, la question est d’autant plus sensible que le climat politique reste marqué par la prise de pouvoir militaire de novembre 2025 et par la fragilité chronique des institutions.

Dans ce contexte, la révision constitutionnelle est présentée par les autorités de transition comme un outil de stabilisation. Elle intervient alors que la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, suit de près le calendrier politique bissau-guinéen et que l’Union africaine rappelle sa ligne de tolérance zéro face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement. La Guinée-Bissau reste donc sous le regard croisé des acteurs régionaux, mais aussi de ses propres forces politiques, très divisées sur la légitimité du processus.

Le résultat provisoire confirme un basculement vers un régime présidentiel fort

Le 1er septembre, la Commission nationale électorale a annoncé des résultats provisoires donnant 70 % des voix au « oui » contre 30 % au « non ». L’Agence Anadolu a précisé qu’il s’agissait de 383 116 voix pour le « oui » contre 160 954 pour le « non », sur 572 712 votants, avec 914 428 inscrits et une participation de 63 %. Deutsche Welle, de son côté, a indiqué que la participation dépassait 50 %, tout en rappelant que l’opposition contestait ces chiffres.

Le texte validé par le vote renforce nettement la présidence. Le chef de l’État pourra nommer et révoquer le Premier ministre et les ministres. Il pourra aussi dissoudre le Parlement. Le nombre de sièges de l’Assemblée nationale populaire passe de 102 à 65, tandis que le nombre de circonscriptions est réduit de 29 à 12. La durée du mandat présidentiel reste fixée à cinq ans, avec une limite de deux mandats.

La réforme introduit aussi de nouvelles conditions d’éligibilité, notamment une résidence ininterrompue en Guinée-Bissau durant les cinq années précédant l’élection présidentielle. Dans un pays où la compétition politique se joue souvent entre exil, retour et ancrage local, cette disposition n’est pas un détail technique. Elle peut peser directement sur le champ des candidats, au moment où le pouvoir de transition prépare le retour annoncé à un régime civil.

Un pays où la stabilité institutionnelle reste une promesse disputée

Les autorités de transition défendent une lecture simple : mettre fin aux conflits répétés entre présidence, gouvernement et Parlement. Cette logique n’est pas nouvelle en Afrique de l’Ouest. Elle a déjà servi ailleurs pour justifier des reconfigurations constitutionnelles, souvent au nom de la stabilité. Mais en Guinée-Bissau, le débat se heurte à une question plus fondamentale : une Constitution peut-elle restaurer la confiance si l’architecture qui la porte est elle-même contestée ?

Le Conseil national de transition a revendiqué la victoire du « oui » dès le lendemain du scrutin, en appelant les acteurs politiques à respecter le processus en attendant les résultats définitifs. Cette prise de parole traduit l’importance accordée au référendum par les autorités. Elle montre aussi que le pouvoir de transition cherche à verrouiller le récit politique avant les prochaines échéances électorales.

Face à cela, le PAIGC et plusieurs organisations de la société civile ont appelé au boycott, estimant que le référendum concentrerait trop de pouvoirs entre les mains du président. Des responsables de l’opposition vont plus loin et parlent d’un processus sans base démocratique suffisante. Cette fracture n’est pas seulement juridique. Elle est aussi sociale et territoriale. À Bissau, capitale administrative et politique, les institutions peuvent donner l’impression d’avancer. Dans plusieurs régions, en revanche, la défiance envers les centres de décision reste profonde.

Les conséquences concrètes seront immédiates pour les partis, le Parlement et les électeurs. Les formations parlementaires perdraient mécaniquement de l’espace si le nouveau texte est appliqué comme prévu. Les citoyens, eux, verraient leur rapport au vote changer : le scrutin législatif compterait moins comme levier d’équilibre, et davantage comme chambre d’enregistrement d’un exécutif renforcé. C’est précisément ce déplacement du centre de gravité politique qui nourrit les critiques sur une possible concentration du pouvoir.

CEDEAO et Union africaine face à un test de cohérence régionale

La Guinée-Bissau reste un dossier sensible pour la CEDEAO. Dans son communiqué de décembre 2024, l’organisation régionale a noté le report sine die des législatives prévues le 24 novembre 2024 et appelé à un dialogue inclusif sur le calendrier électoral. En mai 2026, l’Union africaine a, elle aussi, réaffirmé sa politique de tolérance zéro face aux changements anticonstitutionnels de gouvernement et suivi la situation bissau-guinéenne de près.

Le problème, pour les institutions régionales, est double. D’un côté, elles veulent accompagner une sortie de transition qui évite un nouveau vide politique. De l’autre, elles doivent garder leur crédibilité sur les règles démocratiques qu’elles ont elles-mêmes adoptées, notamment la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance. En Guinée-Bissau, le référendum devient donc un test : soutenir le retour à l’ordre constitutionnel sans cautionner un réaménagement du pouvoir imposé dans un climat de défiance.

La portée est continentale. La Guinée-Bissau s’inscrit dans une région où les transitions, les coups de force et les révisions de règles du jeu politique alimentent une tension permanente entre souveraineté nationale et surveillance régionale. Ce dossier dira beaucoup de la capacité de la CEDEAO et de l’UA à imposer des standards communs, mais aussi de la manière dont les sociétés ouest-africaines réagissent quand les institutions de transition prétendent refonder l’État avant même un retour complet au suffrage ordinaire. Les prochaines échéances annoncées pour décembre seront donc déterminantes. Elles diront si le référendum de Bissau ouvre vraiment une séquence de normalisation ou s’il consacre un nouvel équilibre du pouvoir plus vertical que stabilisé.