Un financement encore fragile, mais un signal important pour la Tanzanie
À Dodoma, les responsables du secteur minier répètent le même mot : transformer le sous-sol en emplois, en recettes et en industrie. Le graphite est au cœur de cette équation. Ce minerai noir, discret à l’œil, est devenu stratégique pour les batteries et les usages industriels de la transition énergétique. En Tanzanie, il attire désormais autant les investisseurs que les institutions de financement du développement.
Dans ce paysage, Epanko occupe une place particulière. Le projet est porté par EcoGraf, société australienne qui développe un portefeuille de graphite en Tanzanie. En février 2026, la Banque européenne d’investissement a annoncé un accord de coopération avec EcoGraf, prévoyant jusqu’à 2 millions d’euros d’assistance technique pour rapprocher le projet du stade “prêt à investir”. Pour l’Union européenne, l’enjeu est aussi celui des chaînes d’approvisionnement en matières premières critiques. Pour la Tanzanie, c’est une bataille de calendrier, de financement et de valeur ajoutée locale.
Ce que cherche EcoGraf, et ce que veut éviter l’État tanzanien
Le 3 septembre 2026, EcoGraf a lancé un plan d’achat d’actions visant environ 2 millions de dollars australiens. Selon les informations communiquées par l’entreprise, cette levée doit soutenir la préparation du financement du projet Epanko, avec d’autres ressources déjà annoncées, y compris la possibilité d’un appui additionnel d’investisseurs institutionnels. L’entreprise indique aussi travailler sur des accords d’enlèvement, c’est-à-dire des engagements d’achat futurs, indispensables pour rassurer les financeurs.
Le besoin est réel. EcoGraf évoque un coût de construction d’environ 181,2 millions de dollars américains pour la première phase, avec une capacité initiale de 73 000 tonnes de concentré de graphite par an pendant 15 ans. La société vise ensuite une montée en puissance. Elle a aussi mandaté KfW IPEX-Bank pour une dette pouvant aller jusqu’à 105 millions de dollars. Ce schéma montre un projet encore dépendant de plusieurs étages de financement, entre capital privé, dette concessionnelle et soutiens publics européens.
Du côté tanzanien, l’exécutif veut éviter que les grands projets miniers restent longtemps sur le papier. Le ministère des Mines a confirmé en mars 2025 la délivrance à EcoGraf d’un Special Mining Licence, ou permis minier spécial, pour Epanko. Le même texte officiel présente le projet comme une pièce de la stratégie nationale de montée en gamme du secteur. Le gouvernement parle de recettes, d’emplois et de transformation locale du minerai avant exportation.
Pourquoi Epanko compte au-delà de Morogoro
Epanko ne concerne pas seulement le district de Mahenge, dans la région de Morogoro. Le projet s’inscrit dans une carte plus large, où la Tanzanie pousse plusieurs dossiers de graphite à la fois : Mahenge, Nachu, Chilalo, Bunyu ou encore Lindi Jumbo. Le ministère des Mines décrit le pays comme détenteur de plus de 18 millions de tonnes de réserves de graphite, avec des gisements concentrés notamment à Lindi, Morogoro et Tanga. Cette diversité donne à la Tanzanie un avantage rare en Afrique de l’Est : plusieurs projets, plusieurs opérateurs et une capacité à parler à plusieurs marchés en même temps.
La portée économique est directe. Le graphite est utilisé dans les batteries de véhicules électriques, mais aussi dans certains procédés industriels. Pour les financeurs, la question n’est plus seulement géologique. Elle porte sur les infrastructures, l’énergie, l’eau, les routes et la stabilité des contrats. Pour les communautés locales, l’enjeu est plus concret encore : accès à l’emploi, sous-traitance, compensation foncière, circulation des biens et pression sur les services publics. C’est souvent là que se joue la différence entre un grand projet annoncé et une mine réellement utile au territoire.
La région suit ce dossier avec attention. L’Afrique de l’Est cherche à peser davantage dans les chaînes de valeur minières, pendant que la Communauté d’Afrique de l’Est, ou EAC, veut renforcer l’intégration économique entre ses membres. Dans ce contexte, la Tanzanie avance avec une ligne claire : attirer des capitaux, mais garder davantage de valeur sur place. Cette orientation rejoint le discours tenu à Dodoma sur la transformation locale des minerais et la souveraineté économique.
Un test pour la crédibilité minière de Dodoma
Pour EcoGraf, l’étape décisive reste la fermeture du financement. Pour la Tanzanie, le défi est plus large : convertir l’attrait des minéraux critiques en industrialisation mesurable. Le pays dispose déjà d’un argument de poids, avec ses gisements de graphite et la multiplication des permis sur plusieurs sites. Mais la crédibilité d’un hub minier se construit moins sur les annonces que sur les mises en production, les emplois créés et les exportations réellement valorisées.
La suite dépendra donc de trois choses. D’abord, la capacité d’EcoGraf à boucler son montage financier sans retarder Epanko. Ensuite, la continuité du soutien public tanzanien, qui veut faire du graphite un levier industriel et non un simple produit d’exportation brute. Enfin, l’appétit des acheteurs internationaux, surtout européens et asiatiques, pour un graphite présenté comme plus durable et mieux tracé. C’est à cette intersection que se joue désormais une partie importante de la valeur des minerais critiques africains.