Quand la rentrée se joue aussi au marché

Dans plusieurs capitales africaines, la rentrée n’est pas seulement une affaire de calendrier scolaire. Elle devient un test de pouvoir d’achat. Entre cahiers, uniformes, manuels et “frais annexes”, le coût réel de l’école pèse sur des familles qui arbitrent souvent entre scolarité, transport, santé et alimentation. Le débat ne porte donc pas seulement sur les prix. Il touche à l’accès même à l’éducation, surtout quand le livre scolaire circule mal ou quand l’école publique reste officiellement gratuite, mais pas toujours dans les faits.

Le phénomène dépasse un seul pays. En Afrique, les chaînes d’approvisionnement des fournitures restent largement dépendantes des importations, ce qui expose les ménages aux coûts du fret, aux devises et aux marges des intermédiaires. Pour 2024, une étude de marché compilée à partir de données commerciales estime à environ 359 000 tonnes les importations africaines d’articles de papeterie, pour 779 millions de dollars. Le poids du Nigeria y est particulièrement élevé, mais d’autres marchés, dont le Cameroun, restent très vulnérables à ces tensions de prix.

Des dépenses scolaires qui dépassent le simple achat de cahiers

Au Cameroun, la question est ancienne, mais elle reste vive. Le troisième enquête camerounaise auprès des ménages montre que la dépense annuelle moyenne d’éducation par élève atteignait 47 490 FCFA en 2006/2007, soit près de 4,7 % des dépenses annuelles des ménages. Le même document souligne que la première raison de non-fréquentation scolaire des 6-18 ans est le coût trop élevé d’accès à l’école, cité par 34,7 % des personnes interrogées. Plus récemment, une étude statistique du pays a fait état d’une dépense moyenne annuelle d’environ 75 000 FCFA par enfant pour l’éducation, un niveau qui reste lourd pour beaucoup de foyers.

Ce décalage entre les chiffres moyens et la réalité vécue par les familles est central. Les statistiques nationales donnent une vue d’ensemble, mais elles masquent les écarts entre villes et campagnes, entre ménages salariés et ménages informels, entre établissements publics et privés. Dans un pays où la pauvreté reste plus forte en zone rurale et dans les régions septentrionales, un même panier scolaire ne pèse pas pareil à Douala, Yaoundé, Maroua ou Garoua. Le coût de l’école devient alors un marqueur d’inégalités territoriales autant que sociales.

Le cadre juridique camerounais rappelle pourtant une ambition de gratuité dans le primaire public. Le texte présidentiel publié sur le site officiel de la présidence précise que l’État garantit la gratuité des manuels essentiels dans l’enseignement primaire public, avec une priorité donnée aux zones d’éducation prioritaires. Mais entre le principe et l’approvisionnement effectif, la chaîne reste fragile. Lorsque les livres sont importés, les délais, les coûts logistiques et les pratiques de revente renchérissent le budget des parents.

Le problème ne se limite pas au primaire. Dans plusieurs pays, les familles paient aussi l’accès aux établissements privés, aux répétiteurs, au transport ou à des paiements informels pour franchir certaines portes du public. Là encore, la question n’est pas seulement budgétaire. Elle interroge la capacité des États à rendre l’école réellement accessible, surtout quand les revenus du secteur informel, majoritaires dans beaucoup de ménages africains, restent irréguliers.

Manuels manquants, marchés parallèles et gouvernance de la distribution

En Guinée, le débat se concentre davantage sur les livres de programme. Ceux-ci sont censés être gratuits, mais les circuits de distribution restent perturbés. Des contenus de presse locale et des prises de parole d’acteurs du secteur éducatif décrivent un marché parallèle où des manuels se retrouvent en vente, parfois malgré les interdictions. Cette situation nourrit un double problème : d’un côté, des élèves qui n’ont pas les supports attendus ; de l’autre, une filière officielle qui perd en crédibilité.

Le sujet touche aussi la classe moyenne urbaine, souvent perçue comme mieux protégée, mais elle subit elle aussi les hausses de prix et les pénuries. Quand le livre de programme manque dans les districts et sous-préfectures, le fossé se creuse entre les centres et les périphéries. La conséquence est simple : les enseignants avancent, mais tous les élèves ne suivent pas avec les mêmes outils. À terme, c’est la qualité des apprentissages qui se fragilise.

Au Maroc, la rentrée scolaire met chaque année sous tension la distribution des manuels et des fournitures. Des questions parlementaires et des alertes professionnelles ont signalé, en 2025 et 2026, des ruptures ponctuelles, des ventes informelles et des marges jugées insuffisantes pour les libraires. Le Parlement marocain a relayé des plaintes sur l’absence de livres pour certaines classes, tandis que des professionnels ont demandé une meilleure organisation du circuit de distribution. Ici, le problème n’est pas seulement le prix final. Il est aussi lié à la régulation d’un marché où cohabitent libraires établis, revendeurs informels et acteurs de l’édition.

À Madagascar, le ministère de l’Éducation nationale a confirmé en 2025-2026 l’importance de la rentrée scolaire et des dispositifs d’accompagnement, tandis que la Banque mondiale a signalé que la distribution de manuels pour les premières classes avait été renforcée. Mais un rapport de l’institution souligne aussi la faiblesse persistante de l’accès aux manuels, avec seulement une partie des écoles disposant des supports nécessaires. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement d’imprimer des livres. Il faut les acheminer, les répartir et les renouveler à temps.

Un enjeu continental pour l’école publique

Ce qui relie le Cameroun, la Guinée, le Maroc et Madagascar, ce n’est pas une même réalité scolaire. C’est une même fragilité de chaîne. Importation des fournitures, dépendance à quelques grossistes, insuffisance de stocks, marges contestées, circuits parallèles, budgets familiaux sous pression : la rentrée concentre toutes ces failles. Dans les faits, la facture scolaire devient un impôt silencieux sur les ménages, surtout lorsque les salaires stagnent et que le secteur informel absorbe une grande partie de l’emploi.

À l’échelle continentale, ce dossier renvoie aussi aux politiques régionales d’éducation et d’industrialisation. La Zone de libre-échange continentale africaine, encore en construction, ne prendra tout son sens pour les familles que si elle réduit aussi les coûts des biens du quotidien, y compris ceux de l’école. En attendant, l’urgence reste très concrète : garantir des manuels disponibles, des prix lisibles et des circuits de distribution transparents. C’est là que se joue, année après année, la promesse la plus simple et la plus décisive de l’école publique : permettre à chaque enfant de commencer en même temps que les autres.