À Antananarivo, un verdict qui dépasse un ancien dignitaire

À Madagascar, la justice ne traite pas seulement un dossier pénal. Elle touche aussi à une séquence politique encore vive, née des grandes mobilisations contre les coupures d’eau et d’électricité, puis devenue une crise de régime. Pour de nombreux jeunes Malgaches, le jugement rendu contre un ancien haut responsable militaire et politique est d’abord lu comme un test de crédibilité pour l’État de droit.

Le pays sort d’une année 2025 marquée par des manifestations massives, un durcissement sécuritaire, puis un basculement institutionnel. À Madagascar, la capitale Antananarivo a été au centre du mouvement, mais les tensions ont aussi gagné d’autres villes. La Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, a alors appelé au calme et suivi la crise de près.

Ce que dit le jugement

Le 1er septembre 2026, la cour criminelle ordinaire d’Anosy, à Antananarivo, a condamné Richard Ravalomanana, ancien président du Sénat, à dix ans de travaux forcés. Selon la presse malgache et l’agence de presse africaine APA, il a été reconnu coupable de complicité de meurtre et de complicité de coups et blessures volontaires dans le cadre de la répression des manifestations de 2025.

Cette condamnation intervient après des mois où les images de violence ont circulé largement sur les réseaux sociaux, nourrissant la colère d’une partie de la jeunesse. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait alors indiqué qu’au moins 22 personnes avaient été tuées et plus d’une centaine blessées durant les premiers jours de la mobilisation. L’ONU avait aussi précisé que certaines victimes avaient été touchées par les forces de sécurité, tandis que d’autres l’avaient été dans des violences et pillages survenus ensuite.

Les autorités malgaches avaient contesté ce bilan, ce qui souligne un point central de cette affaire : le contentieux n’est pas seulement judiciaire, il est aussi politique et mémoriel. Qui a donné les ordres, qui a exécuté, qui doit répondre devant les tribunaux ? C’est à cette chaîne de responsabilité que le verdict apporte un premier élément de réponse, sans clore le dossier.

Une victoire symbolique pour la jeunesse, pas encore une réparation complète

Pour la Gen Z malgache, ce jugement compte parce qu’il rompt avec une impression d’impunité. Des militants et des avocats engagés dans la défense de jeunes arrêtés pendant les manifestations estiment que la procédure a été menée dans un cadre plus lisible que d’autres détentions arbitraires dénoncées auparavant. Ils y voient un signal : des responsables proches du pouvoir peuvent être poursuivis lorsque des preuves existent.

Mais cette avancée reste partielle. Plusieurs acteurs de terrain rappellent que tous les auteurs présumés des violences n’ont pas été identifiés ou interpellés. Dans un pays où les images vidéo ont souvent circulé plus vite que les décisions de justice, la question de l’exécution des ordres reste entière. Autrement dit, condamner une figure connue n’efface pas la demande de vérité sur la chaîne complète de commandement.

Le dossier touche aussi à l’équilibre institutionnel. Andry Rajoelina, président de 2019 à 2025 selon les éléments recoupés, a quitté le pays au moment des troubles d’octobre 2025, après plusieurs semaines de contestation. Le basculement de pouvoir qui a suivi a placé le colonel Michaël Randrianirina à la tête de la transition. La SADC a ensuite demandé un dialogue national inclusif et un retour vers un ordre constitutionnel stable.

Ce que Madagascar dit à la région

Madagascar est membre de la SADC, un espace où les transitions politiques sont suivies de près, car elles peuvent avoir des effets sur la stabilité régionale, les circulations humaines et la confiance dans les institutions. Le cas malgache rappelle qu’une crise sociale née d’un problème très concret, ici les services publics, peut vite devenir une crise de gouvernance si la réponse sécuritaire prend le dessus.

Pour la population, l’enjeu est immédiat : obtenir des responsabilités établies par des juges, pas seulement des slogans. Pour les autorités de transition, l’enjeu est différent : montrer qu’elles ne reproduisent pas les réflexes du passé, tout en préservant l’ordre public. Pour la jeunesse urbaine, enfin, l’enjeu est politique autant que social : être entendue sur l’eau, l’électricité, la vie chère et la dignité civique.

La suite dépendra de plusieurs échéances encore sensibles : l’orientation des procédures contre d’autres responsables, la capacité de la transition à ouvrir un dialogue crédible, et la manière dont les institutions malgaches répondront aux demandes de justice formulées depuis Antananarivo et relayées dans d’autres villes du pays. À l’échelle continentale, ce dossier rappelle une réalité simple : dans les grandes capitales africaines, la gestion des services essentiels peut devenir, très vite, une question de légitimité politique.