Un instrument discret, mais de plus en plus utile
Sur plusieurs marchés africains, la dette publique ne se finance plus seulement avec des obligations classiques. Les sukuk, ces titres compatibles avec les règles de la finance islamique, gagnent du terrain parce qu’ils ouvrent l’accès à de nouveaux investisseurs et permettent, dans certains cas, de financer des projets sans dépendre entièrement des prêts concessionnels, dont la disponibilité se réduit. Dans le même temps, l’Afrique subsaharienne fait face à une baisse de l’aide, à des conditions financières mondiales plus dures et à des besoins de financement toujours élevés.
Cette évolution n’a rien d’anecdotique pour les Trésors publics africains. Elle s’inscrit dans une recherche plus large de marges de manœuvre budgétaires, alors que les coûts de la dette restent lourds et que les marchés locaux demeurent inégalement profonds. La Banque africaine de développement et la Commission économique pour l’Afrique poussent d’ailleurs, depuis plusieurs mois, l’idée d’une architecture financière africaine plus autonome, capable de mobiliser l’épargne domestique et les capitaux régionaux.
Une croissance réelle, mais très concentrée
Le marché africain des sukuk souverains a franchi le seuil des 7 milliards de dollars d’encours en août 2026, selon l’analyse relayée par Fitch Ratings. Le même cadrage indique une hausse annuelle d’environ 16 %, mais aussi un poids encore minuscule à l’échelle mondiale, inférieur à 1 % de l’encours de sukuk en circulation. Autrement dit, l’instrument progresse, mais il reste marginal hors de quelques pays pionniers.
La concentration est frappante. L’Égypte pèse 48 % de l’encours africain, suivie du Nigeria avec 26 %, de l’Afrique du Sud avec 15 % et du Bénin avec 7 %. Ces quatre pays totalisent donc, à eux seuls, l’essentiel du marché continental. Cette photographie montre moins un échec de l’instrument qu’un problème d’écosystème : là où les règles, les intermédiaires et les investisseurs existent, les émissions suivent ; ailleurs, elles restent ponctuelles.
Les pionniers ont préparé le terrain
L’Égypte illustre la montée en puissance la plus nette. Le pays a lancé son premier sukuk souverain international en février 2023, pour 1,5 milliard de dollars, dans un programme global de 5 milliards de dollars. En 2025, Le Caire a aussi émis son premier sukuk souverain en monnaie locale, ce qui a élargi la base d’investisseurs au-delà du seul marché international. La progression tient à des réformes réglementaires, mais aussi à des liens économiques plus étroits avec le Golfe, où se concentrent de gros investisseurs islamiques.
Le Nigeria suit une autre logique. Le pays a développé, depuis plusieurs années, un marché souverain de sukuk adossé à la demande des banques, qui cherchent des titres d’État jugés sûrs. Le site du Debt Management Office conserve un historique nourri d’émissions et de documents d’offre, signe d’un marché désormais installé dans la stratégie de financement fédérale. Ici, le sukuk n’est pas seulement un produit conforme à la charia ; il est aussi un outil de gestion de la liquidité bancaire et un segment reconnu de la dette publique.
En Afrique du Sud, l’histoire est différente encore. Le Trésor a lancé en novembre 2023 le premier sukuk souverain en rand du continent, pour 20,386 milliards de rands. L’opération a été sursouscrite 1,74 fois et a attiré des banques sud-africaines, de grands fonds islamiques et des banques islamiques. Le gouvernement voulait alors élargir sa base d’investisseurs et développer le marché domestique de la finance islamique, déjà soutenu par une industrie de gestion d’actifs plus structurée que dans la plupart des autres pays africains.
Le Bénin montre qu’un nouvel entrant peut trouver sa place
Le Bénin a fait son entrée sur ce marché en janvier 2026 avec un sukuk international inaugural de 500 millions de dollars, à sept ans, sursouscrit de plus de huit fois. Le ministère béninois des Finances a ensuite présenté l’opération comme une première souveraine africaine de l’année 2026. Pour Cotonou, l’intérêt est double : diversifier les sources de financement et démontrer que des États de taille moyenne peuvent attirer une base d’investisseurs large lorsqu’ils offrent un cadre crédible et lisible.
Ce cas est important pour l’Afrique de l’Ouest, où l’UEMOA, qui regroupe les huit pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, cherche depuis longtemps à approfondir les marchés de capitaux régionaux. Le succès béninois peut donc servir de signal pour d’autres États de la zone, à condition que les règles juridiques, la préparation technique et la couverture des risques de change suivent. Sans cela, l’émission reste un coup d’éclat isolé.
Pourquoi la montée reste freinée
Le principal obstacle n’est pas l’absence d’intérêt des investisseurs. Fitch souligne plutôt trois limites structurelles : des cadres juridiques souvent incomplets, des institutions financières islamiques nationales trop petites ou absentes, et des marchés obligataires encore sous-développés dans de nombreux pays. Le continent a bien un encours de dette de marché important, évalué à 1 600 milliards de dollars en août 2026, mais la part des sukuk y reste inférieure à 1 %. Les obligations classiques continuent donc de dominer très largement.
Cette faiblesse structurelle a des effets concrets. Les grands émetteurs, mieux notés et mieux préparés, captent la quasi-totalité des flux. Les États plus petits, eux, doivent encore construire une réglementation dédiée, former des intermédiaires, rassurer les investisseurs et, souvent, offrir des mécanismes de couverture de change. En pratique, cela réserve le sukuk aux pays qui disposent déjà d’un socle financier solide. L’outil peut diversifier les ressources publiques, mais il ne compense pas un marché domestique immature.
Ce que ce marché dit de l’Afrique financière de 2026
Le signal le plus fort n’est pas le montant atteint, mais la direction prise. En Afrique, le sukuk passe progressivement du statut de produit de niche à celui d’outil de financement public crédible, notamment pour les pays capables de dialoguer avec les investisseurs du Golfe et de bâtir un cadre réglementaire stable. C’est aussi un marqueur de la recomposition financière du continent, au moment où les discussions sur la souveraineté budgétaire, la réforme de la dette et la mobilisation de l’épargne locale prennent plus de place dans les enceintes africaines et multilatérales.
La suite dépendra surtout de trois jalons. D’abord, la capacité d’autres pays à suivre l’exemple du Bénin sans dépendre d’une conjoncture exceptionnelle. Ensuite, l’évolution des marchés en Égypte et au Nigeria, qui donnent aujourd’hui le ton du continent. Enfin, la profondeur des réformes juridiques dans les unions régionales, où les marchés de capitaux pourraient faire du sukuk non plus une exception, mais une vraie classe d’actifs africaine.