À Banjul, une nomination qui dépasse le seul cadre régional

Dans un espace ouest-africain sous pression financière, le nom de Mam Cherno Jallow arrive au moment où les États cherchent à protéger leurs banques autant que leurs recettes publiques. Pour la Gambie, ce choix place un ressortissant gambien à la tête d’un organe technique central de la CEDEAO, basé à Dakar, au moment même où l’institution ouvre un nouveau cycle d’évaluations mutuelles.

Le GIABA, créé par la CEDEAO le 10 décembre 1999, travaille sur le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, avec une méthode alignée sur les recommandations du GAFI, le Groupe d’action financière. Dans une région où les transferts transfrontaliers, les banques de correspondance et les flux informels pèsent lourd, ce mandat n’est pas administratif. Il touche directement à la crédibilité financière des États.

Une prise de fonctions à Dakar, au terme d’un séquencement politique précis

Mam Cherno Jallow a pris ses fonctions le lundi 31 août 2026 à Dakar, après sa désignation le 19 juillet 2026 par la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO réunie à Lungi, en Sierra Leone. Il succède au Libérien Edwin W. Harris Jr., en poste depuis le 1er août 2022. Cette succession s’inscrit dans la mécanique classique des institutions communautaires ouest-africaines, où les nominations suivent les décisions des chefs d’État.

Le même sommet de juillet 2026 a également marqué un moment important pour l’intégration régionale, avec une attention renouvelée portée aux outils opérationnels de la CEDEAO. Le dépôt logistique inauguré à Lungi doit renforcer la capacité de la Communauté à soutenir les opérations de paix, l’aide humanitaire, la réponse d’urgence et la lutte contre le terrorisme. Dans ce contexte, le GIABA apparaît comme un maillon de sécurité économique autant qu’un organe de conformité.

Le troisième cycle d’évaluations, test central pour les États

La première ligne de travail du nouveau directeur général est claire : préparer et accompagner le troisième cycle d’évaluations mutuelles. Le GIABA a d’ailleurs annoncé avoir lancé ce troisième round avec la visite sur site du Ghana du 26 janvier au 6 février 2026. Ces évaluations mesurent la manière dont chaque État applique les recommandations du GAFI, à la fois sur le papier et dans les faits.

L’enjeu est concret. Le GAFI explique que les juridictions placées sous « increased monitoring », souvent appelées liste grise, s’engagent à corriger rapidement des déficiences stratégiques et restent suivies de près. Le GAFI précise aussi que son processus de mise sous surveillance publique est un outil de contrôle international reconnu. En pratique, une mauvaise évaluation renchérit les obligations de conformité et peut compliquer les relations bancaires internationales.

Pour les économies de la CEDEAO, cela se traduit souvent par des coûts de transaction plus élevés, des délais supplémentaires pour les transferts et une vigilance accrue des banques partenaires. Les ménages qui reçoivent de l’argent de la diaspora, les petites entreprises importatrices et les opérateurs qui dépendent du dollar ou de l’euro ressentent aussitôt ces frictions. L’effet est particulièrement visible dans les pays où l’accès aux services bancaires reste fragile.

Burkina Faso, Mali et Niger : un retour qui recompose le périmètre du GIABA

Le dossier du GIABA a aussi changé de géographie. En juillet 2025, son comité ministériel a approuvé l’adhésion du Burkina Faso, du Mali et du Niger comme membres non-CEDEAO. La conférence des chefs d’État a ensuite validé leur intégration, et le GIABA a confirmé en février 2026 leur retour dans le dispositif après l’examen de leurs demandes et le paiement de leurs cotisations. Le mécanisme couvre donc à nouveau les trois pays de l’Alliance des États du Sahel dans le cadre technique du GAFI.

Ce point est loin d’être secondaire. Les retraits politiques de la CEDEAO n’effacent pas, à eux seuls, les besoins communs de surveillance financière. Les circuits de blanchiment, eux, ne s’arrêtent pas aux ruptures diplomatiques. Pour le GIABA, maintenir ces trois pays dans le périmètre technique évite une fragmentation trop brutale des garde-fous régionaux, alors que la pression sécuritaire reste forte au Sahel.

Un Gambien au profil institutionnel, pas seulement financier

Né le 10 juillet 1966 à Banjul, Mam Cherno Jallow est économiste financier de formation. Il est titulaire d’un MBA en banque et finance du CESAG de Dakar et d’une licence en sciences économiques obtenue à l’Université islamique internationale de Kuala Lumpur. Son parcours l’a mené dans l’écosystème de la CEDEAO pendant 16 ans, avec une expérience à la Fédération des chambres de commerce et d’industrie d’Afrique de l’Ouest, puis à la Commission de la CEDEAO à Abuja.

Avant de rejoindre le GIABA en janvier 2022 comme chef de la planification stratégique et de la mobilisation des ressources, il avait déjà travaillé sur des dossiers de coopération, de stratégie et d’administration. Depuis janvier 2024, il assurait par intérim la direction de l’administration et des finances. Ce profil explique le signal envoyé par la nomination : la CEDEAO confie le GIABA à un gestionnaire d’institutions autant qu’à un spécialiste des questions financières.

Pour la Gambie, ce type de nomination compte aussi symboliquement. Banjul reste une petite capitale dans un espace régional très dense, mais elle place régulièrement des cadres dans les arènes communautaires ouest-africaines. Cela rappelle qu’en Afrique de l’Ouest, l’influence ne se mesure pas seulement au poids démographique ou militaire, mais aussi à la compétence bureaucratique et à la capacité à tenir des institutions régionales.

Ce que l’Afrique de l’Ouest surveille désormais

Le nouveau cycle d’évaluations mutuelles dira si les réformes restent théoriques ou deviennent visibles dans les banques, les cellules de renseignement financier et les autorités de contrôle. Le GIABA, en tant qu’organisme régional de style GAFI, sert de passerelle entre les normes internationales et les réalités ouest-africaines. Son efficacité pèsera sur la réputation financière des États, mais aussi sur leur coût d’accès aux capitaux.

La portée est continentale. Si le GIABA renforce sa crédibilité, il consolide un modèle africain de régulation coopérative, utile à la CEDEAO mais aussi à l’Union africaine dans sa réflexion sur l’intégrité financière du continent. À l’inverse, si les évaluations se heurtent à des moyens insuffisants, c’est toute la chaîne de confiance entre banques africaines et finance internationale qui reste exposée.