Un dialogue qui cherche une porte d’entrée
Au Soudan, parler de dialogue national pendant que les armes continuent de décider du terrain relève d’un exercice fragile. À Khartoum, un comité de préparation a pourtant commencé ses travaux pour dessiner un cadre de discussions présenté comme « soudanais » et censé ouvrir une issue politique à une guerre qui a déjà dévasté le pays depuis avril 2023. L’idée est simple sur le papier : réunir des civils, des juristes, des universitaires, des journalistes et des responsables politiques pour fixer un agenda commun. La réalité l’est beaucoup moins. Le cœur du problème tient à une question de légitimité : qui parle au nom du Soudan, et qui accepte encore de s’asseoir à la table ?
Cette séquence intervient alors que Khartoum reste au centre d’une transition interrompue, tandis que Port-Soudan sert de base à l’autorité de fait alignée sur l’armée. Depuis le début du conflit, les médiations se sont multipliées sans produire de cessez-le-feu durable. Les efforts régionaux et internationaux passent notamment par le quintet diplomatique associant l’Union africaine, l’IGAD, l’ONU, la Ligue arabe et l’Union européenne, qui a soutenu des consultations entre acteurs soudanais à Addis-Abeba début juin 2026. L’enjeu n’est donc pas seulement d’organiser un forum de plus, mais de savoir si ce forum peut peser sur la guerre ou s’il ne fera qu’illustrer un rapport de forces déjà figé.
Ce que contient la nouvelle initiative
Le comité de préparation a démarré ses activités à Khartoum, avec l’objectif d’ouvrir des consultations avec des acteurs politiques, la société civile et des partenaires régionaux ou internationaux. Son mandat affiché consiste à définir le cadre d’un « dialogue sérieux, indépendant et inclusif ». Sur le principe, la formule vise à donner une sortie politique à un pays épuisé par la guerre. Dans les faits, la méthode soulève immédiatement une difficulté : les Forces de soutien rapide, adversaires de l’armée dans le conflit, ne figurent pas parmi les invités. Cette exclusion change tout, car elle transforme un projet censé réunir les Soudanais en exercice partiel, au moins dans sa phase de lancement.
Le général Abdel Fattah al-Burhan avait annoncé cette initiative à la mi-août, en la présentant comme un moyen de parvenir à une paix durable. Mais, dès son annonce, plusieurs acteurs ont estimé que le cadre proposé ne répondait pas à l’exigence minimale d’un processus crédible. L’ancien premier ministre Abdallah Hamdok et des formations civiles réunies à Addis-Abeba ont rejeté l’invitation. Le chef du Mouvement de libération du Soudan, Abdel Wahid Al Nur, a lui aussi refusé de participer, estimant que le projet servait surtout à donner un vernis politique à l’état de fait imposé par l’armée depuis le coup d’État de 2021. Des responsables du bloc civil Somoud ont, de leur côté, averti qu’un dialogue mené sous contrôle militaire risquait de consacrer la fragmentation du pays au lieu de la réduire.
Pourquoi tant de réserves chez les civils et les anti-guerre
Le rejet n’est pas seulement idéologique. Il repose sur une lecture très concrète du rapport de force. Pour les opposants civils, un dialogue organisé sans cessez-le-feu préalable, sans accès sûr à l’aide humanitaire et sans garantie sur la sécurité des participants ressemble moins à une transition qu’à une mise en scène de la continuité militaire. Une coalition de forces politiques et de composantes de la société civile réunie à Addis-Abeba a d’ailleurs présenté début juin une vision alternative pour un processus de paix et de transition. L’Union africaine a salué ces consultations comme une occasion de bâtir un processus crédible et inclusif, ce qui montre que la bataille ne porte pas seulement sur les personnes invitées, mais sur l’architecture même du futur échange politique.
Les critiques portent aussi sur l’absence d’inclusivité réelle. Dans un pays où les lignes de fracture sont militaires, régionales, sociales et politiques, un dialogue réduit aux forces compatibles avec le pouvoir en place perd rapidement sa valeur de médiation nationale. Le chercheur Tsega’ab Amare, cité par la presse soudanaise, résume cette limite en considérant qu’il est difficile de faire passer un résultat militaire pour une transition politique. Cette remarque dit beaucoup de la séquence actuelle : les acteurs hostiles à la guerre ne contestent pas l’idée du dialogue, mais la tentative de le dissocier des conditions minimales d’un règlement.
Une bataille politique qui dépasse le Soudan
Le dossier soudanais dépasse largement Khartoum. Il touche à l’équilibre de la Corne de l’Afrique, aux rapports entre États voisins, et à la capacité de l’Union africaine à imposer une lecture régionale du règlement des crises du continent. Les échanges facilités à Addis-Abeba par le quintet montrent que le Soudan reste un terrain où se croisent diplomatie africaine, médiation onusienne et rivalités de légitimité entre civils et militaires. L’ONU, pour sa part, continue de plaider pour un dialogue pleinement inclusif, tandis que ses envoyés ont multiplié les discussions avec Abdel Fattah al-Burhan et d’autres acteurs afin d’éviter une nouvelle séquence d’enlisement.
Pour la population, l’enjeu est plus immédiat encore. Un dialogue crédible peut, à terme, rouvrir une trajectoire de sortie de guerre, relancer l’accès humanitaire et redonner un cadre à la vie politique. Un dialogue contesté, au contraire, risque de figer la séparation entre zones contrôlées par l’armée, espaces disputés et territoires hors de portée de l’État. C’est là que se joue la portée continentale du dossier : si une médiation africaine et soudanaise ne parvient pas à produire un cadre accepté par les principaux acteurs, elle affaiblira un peu plus la confiance dans les mécanismes régionaux de sortie de crise. À l’inverse, si une séquence politique plus large finit par émerger, elle pourrait servir de référence au reste du continent, où plusieurs transitions restent suspendues entre sécurité, légitimité et réconciliation.
Le calendrier reste chargé. Les consultations engagées par les médiateurs régionaux, les positions des coalitions civiles et l’attitude de l’armée diront si le comité de Khartoum peut devenir un point de départ ou s’il restera une structure sans prise sur la guerre. Pour l’instant, le Soudan avance avec une contradiction centrale : vouloir discuter de l’avenir politique d’un pays encore traversé par la violence, alors même qu’une partie des forces décisives refuse de reconnaître le cadre proposé.