Une électricité plus stable, mais une équation encore fragile
En Afrique du Sud, le retour à une production électrique plus fiable ne change pas seulement l’ambiance dans les foyers. Il touche aussi la caisse de l’État, la confiance des industriels et la capacité de Pretoria à remettre l’économie sur un rythme durable. Après des années de délestages, le groupe public Eskom montre qu’un redressement reste possible. Mais ce redressement reste incomplet tant que la facture impayée des municipalités continue de grossir.
L’enjeu est important dans un pays où Eskom fournit l’essentiel de l’électricité consommée et où ses difficultés ont longtemps pesé sur l’industrie, les mines, les commerces et les services. Le contexte dépasse donc la seule entreprise publique. Il concerne aussi la trajectoire économique sud-africaine, au sein de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui suit de près la stabilité du plus grand marché industriel de la région.
Des résultats en nette amélioration, confirmés par plusieurs sources
Pour l’exercice clos le 31 mars 2026, Eskom a annoncé un bénéfice après impôt de 30,3 milliards de rands, contre 14 milliards un an plus tôt, soit plus du double. Le groupe a présenté ces résultats le 31 août 2026. Reuters a confirmé la même donnée et a également relevé que ce deuxième exercice bénéficiaire consécutif s’appuyait sur une amélioration opérationnelle et sur des tarifs plus élevés.
La progression ne vient pas d’un seul levier. Eskom explique avoir bénéficié d’une meilleure disponibilité des centrales, d’un recours bien plus faible aux turbines au diesel et de hausses tarifaires approuvées par le régulateur sud-africain NERSA, l’autorité nationale de régulation de l’énergie. NERSA avait approuvé pour l’exercice 2025/26 une hausse de 12,74 % pour les clients directs d’Eskom. Cette évolution tarifaire a soutenu le chiffre d’affaires, même si les volumes vendus ont reculé de 6,2 % à 178 TWh.
Le signal le plus visible pour les ménages et les entreprises reste la baisse des coupures tournantes. Eskom indique avoir limité les délestages à quatre jours durant l’exercice 2026, contre 329 jours sur l’exercice 2023/24. Dans le même temps, l’usage des groupes électrogènes au diesel a chuté, avec une baisse de 10,6 milliards de rands des coûts liés à cette source d’appoint. L’entreprise ajoute que son programme d’optimisation des coûts et d’amélioration des revenus, appelé CORE, a généré 22,4 milliards de rands d’économies et de contributions aux recettes.
Cette amélioration est lourde de sens pour l’économie sud-africaine. Quand l’électricité devient plus régulière, les chaînes de production respirent, les horaires des usines se stabilisent et les coûts imprévus diminuent. À l’inverse, quand les coupures se multiplient, les entreprises tournent au ralenti, les petits commerces perdent des ventes et les investissements sont reportés. Eskom rappelle d’ailleurs qu’une part importante de la reprise tient à la normalisation des opérations, et non à un simple effet comptable.
La dette municipale, principal point de rupture
Malgré ce retour dans le vert, le groupe ne cache pas son inquiétude. La dette des municipalités demeure son principal risque financier. Eskom dit que les arriérés des collectivités locales ont progressé de 17,9 % pour atteindre 111,6 milliards de rands à fin mars 2026. Reuters reprend ce chiffre, tout comme les documents d’Eskom, qui signalent aussi une hausse à environ 119 milliards de rands en juin 2026.
Le sujet est structurel. Les municipalités et les métropoles représentent plus de 40 % des ventes d’électricité d’Eskom. Quand elles ne paient pas, la chaîne de financement se grippe. Le groupe estime qu’en l’absence de mesures décisives, cette dette pourrait grimper jusqu’à 358 milliards de rands d’ici l’exercice 2031. Il évalue aussi à environ 15 milliards de rands le bénéfice supplémentaire qu’il aurait pu dégager si ces sommes avaient été recouvrées.
Ce n’est pas un problème abstrait. La dette municipale affecte directement la qualité du service, la maintenance des réseaux et la capacité des collectivités à investir dans l’eau, l’éclairage public ou la voirie. Dans plusieurs villes, la crise de recouvrement finit par se traduire en crise de gouvernance locale. C’est là que l’amélioration d’Eskom rencontre ses limites : le groupe peut produire mieux, mais il ne contrôle pas seul la discipline budgétaire de ses clients publics.
Le gouvernement sud-africain a pourtant engagé des mécanismes de soutien, notamment via le Trésor national et des programmes de soulagement de la dette municipale. Eskom a aussi lancé des consultations et, dans certains cas, des accords de distribution avec des municipalités pour sécuriser les paiements. Ce chantier est crucial pour Pretoria, car il lie la réforme du secteur électrique à une question plus large : celle de la capacité des institutions locales à fonctionner sans accumuler des arriérés chroniques.
Ce que ce redressement change pour l’Afrique australe
Le retour à la profitabilité d’Eskom a une portée régionale. L’Afrique du Sud reste un pivot industriel et commercial de l’Afrique australe. Quand le réseau sud-africain tient mieux, les usines locales sécurisent leurs approvisionnements et les partenaires de la SADC gagnent en visibilité sur le principal marché de la zone. C’est aussi un signal pour les investisseurs qui observent la capacité de Pretoria à réformer une entreprise publique longtemps associée aux délestages.
Mais la lecture africaine du dossier invite à la prudence. Un bénéfice plus élevé ne règle ni les fragilités de la demande industrielle, ni la baisse des volumes vendus, ni la question de l’endettement local. Eskom dit d’ailleurs que ses ventes ont reculé sous l’effet d’une demande industrielle plus faible, de l’autoproduction de certains gros consommateurs et des économies d’énergie. La compagnie va donc chercher sa croissance ailleurs : dans le développement du réseau, dans la connexion de nouvelles capacités et dans des investissements qui devraient passer de 45 milliards de rands par an à plus de 70 milliards à partir de l’exercice 2029.
Le prochain test sera celui de la durée. Le groupe doit concilier rentabilité, investissement et fiabilité du service, tout en absorbant la pression de la dette municipale et la lente transformation du mix électrique national. Pour l’Afrique du Sud, la question est simple : le redressement d’Eskom peut-il devenir une base solide de croissance, ou seulement une parenthèse favorable dans une trajectoire encore vulnérable ?