Quand la chaleur met les réseaux à nu

À Tunis, la fin d’août n’a rien d’une simple parenthèse d’été. La canicule a transformé des services ordinaires — eau, électricité, bouteille d’eau minérale — en produits de vigilance quotidienne. Dans plusieurs quartiers, les habitants composent avec des coupures, des files d’attente et l’incertitude de savoir quand le courant ou l’eau reviendront. La tension ne tient pas seulement à la météo. Elle touche aussi la confiance dans la capacité de l’État à protéger le quotidien.

Ce stress survient dans un pays déjà exposé à une forte pression hydrique. L’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 608 signalements en juillet 2026, dont 549 coupures non annoncées ou perturbations de l’alimentation en eau potable. Il a parlé d’une « phase critique d’urgence hydrique ». En parallèle, le secteur des eaux minérales a dit fonctionner à plein régime pour répondre à une demande en hausse. Autrement dit, la rareté n’est plus seulement une affaire de réseaux publics : elle se voit aussi sur les rayons des commerces.

Un été de déséquilibres dans toute la Tunisie

Le cœur du problème est connu, mais il s’est aggravé en 2026. La société publique STEG a annoncé, le 19 août, des coupures électriques tournantes dans la région du Grand Tunis, justifiées par la nécessité de préserver la sécurité et la continuité du réseau. La distribution d’eau a elle aussi été perturbée dans plusieurs zones, notamment à Nabeul et dans la région de Tunis-Manouba, selon des communiqués relayés par l’agence Tunis Afrique Presse. La crise n’a donc rien d’abstrait : elle se matérialise localement, quartier par quartier, délégation par délégation.

Le contexte climatique aide à comprendre l’emballement. L’Organisation météorologique mondiale a indiqué que juillet et le début du mois d’août 2026 ont été marqués par des chaleurs extrêmes, avec l’Afrique parmi les régions ayant connu un mois de juillet record. En Tunisie, l’Institut national de météorologie avait déjà prévu, fin juin, des températures supérieures aux normales saisonnières pour la période juillet-août-septembre. Cette toile de fond n’explique pas tout, mais elle pèse lourd sur une infrastructure déjà sous tension.

Dans ce cadre, le pouvoir a choisi un registre politique très ferme. Le 27 août, la présidence tunisienne a rapporté que le chef de l’État, Kaïs Saïed, présentait les coupures d’eau et d’électricité comme des « actes de sabotage planifiés ». La présidence a précisé qu’une réunion s’était tenue en présence des directions de la STEG et de la SONEDE, la société nationale de distribution d’eau. Dans sa communication, le président relie ces perturbations à une volonté de déstabilisation.

Entre gestion de crise et bataille du récit public

Cette lecture ne fait pas consensus. L’Union régionale du travail de Sfax, une branche importante de l’UGTT, a critiqué la manière dont le gouvernement traite la situation et rejeté l’usage du discours du complot pour expliquer les difficultés économiques et sociales. Ce désaccord n’est pas seulement institutionnel. Il traduit deux visions de la crise : d’un côté, un pouvoir qui met l’accent sur la menace et le sabotage ; de l’autre, des acteurs sociaux qui insistent sur les défaillances de gouvernance, d’investissement et d’anticipation.

Pour les ménages, l’enjeu est immédiat. Les coupures d’électricité compliquent la conservation des aliments, l’usage des climatiseurs et le pompage de l’eau. Les interruptions d’eau fragilisent les foyers modestes, qui ne peuvent pas toujours stocker ni acheter des bouteilles en quantité suffisante. Les petits commerçants, les cafés et les hôtels subissent aussi les effets en chaîne : moindre fréquentation, hausse des coûts, désorganisation du service. Le tourisme, déjà sensible aux incidents logistiques, encaisse de plein fouet ce type de rupture en période de forte chaleur.

La question est donc aussi économique. En été, la demande d’électricité grimpe, la consommation d’eau augmente et les réseaux absorbent mal les pointes de chaleur. Quand le système cale, les effets se répercutent vite sur la production, le transport, les marchés et les services publics. La Tunisie n’est pas un cas isolé en Afrique du Nord. Dans l’ensemble du Maghreb, les épisodes de stress hydrique et de chaleur extrême deviennent plus fréquents, ce qui pose une question simple : comment moderniser les réseaux sans déplacer la charge sur les seuls consommateurs ?

Ce que cette crise dit de la Tunisie et de la région

À l’échelle tunisienne, cette séquence teste la solidité de l’État social. La fourniture d’eau et d’électricité n’est pas un détail administratif. C’est une promesse de continuité, surtout pendant les mois les plus chauds. Quand cette promesse vacille, la colère remonte rapidement, d’autant plus dans un pays où les réseaux sociaux servent de caisse de résonance à des frustrations dispersées. Les manifestations de grande ampleur restent limitées, mais la contestation prend des formes ponctuelles, plus diffuses, plus locales, et souvent plus difficiles à contenir.

À l’échelle régionale, la Tunisie illustre un défi partagé par les pays d’Afrique du Nord : adapter des infrastructures anciennes à une demande accrue, dans un climat plus dur et plus imprévisible. Le dossier dépasse donc la seule séquence politique tunisienne. Il touche la sécurité hydrique, la résilience énergétique, la saison touristique et, plus largement, la crédibilité des services publics face aux épisodes extrêmes. C’est là que se joue la suite : non dans un effet d’annonce, mais dans la capacité à stabiliser les réseaux avant que la prochaine vague de chaleur ne relance la même équation.

La portée continentale est claire. Dans un continent où les villes grandissent vite et où les épisodes de chaleur deviennent plus intenses, l’accès fiable à l’eau et à l’énergie devient un indicateur central de souveraineté publique. La Tunisie le rappelle avec brutalité : quand les infrastructures fatiguent, la crise n’est pas seulement technique. Elle devient sociale, économique et politique, tout à la fois.