Quand la culture devient une stratégie économique
Au Cap-Vert, la musique ne sert pas seulement à remplir les salles. Elle porte une image, attire des visiteurs et fait circuler des revenus dans un archipel où chaque activité doit composer avec l’éloignement, la taille réduite du marché et le poids du tourisme dans l’économie nationale. Dans un pays où les services dominent l’activité et où le tourisme compte pour près d’un quart du PIB, la création musicale n’est pas un simple accessoire culturel. C’est aussi un secteur de travail, de réputation et d’exportation symbolique.
Cette réalité s’inscrit dans une trajectoire plus large. Praia, la capitale, concentre une partie des institutions, des studios, des scènes et des arbitrages budgétaires. Mais le marché est petit, fragmenté entre plusieurs îles, et dépendant des liaisons, des technologies et des débouchés extérieurs. Le gouvernement veut justement faire de la culture et des industries créatives un levier de diversification. Dans le budget 2025, la ligne consacrée aux services culturels représente 0,5 % du PIB, tandis qu’un fonds dédié doit soutenir des projets d’artistes et d’acteurs culturels.
Un secteur vivant, mais encore fragile
Sur le terrain, la musique cap-verdienne reste portée par une économie de projet, souvent informelle, où les concerts comptent davantage que les ventes d’albums. Les producteurs locaux l’ont compris depuis longtemps : la scène permet de tester un morceau, de fidéliser un public et de donner une valeur commerciale à un répertoire. Cette logique est devenue plus forte encore avec la transformation mondiale du secteur musical, dominée par le streaming et les revenus de spectacle vivant. Au Cap-Vert, ce basculement est accentué par l’insularité. Il faut financer les déplacements, l’enregistrement, la postproduction et la promotion, souvent en s’appuyant sur des partenaires à Lisbonne, Paris ou dans la diaspora.
Le problème n’est pas seulement artistique. Il est aussi financier. Le gouvernement cap-verdien affiche une ambition de formalisation de l’emploi et de soutien aux industries créatives, mais l’économie reste contrainte par la faiblesse du tissu productif local. Les autorités ont d’ailleurs inscrit la culture parmi les secteurs capables de créer de la valeur et des emplois qualifiés. Dans le même temps, les comptes publics demeurent sous pression après les chocs liés à la pandémie et à la reprise du tourisme. Le pays cherche donc à élargir sa base économique sans casser l’élan du secteur culturel.
C’est là que la musique révèle toute sa dimension sociale. Elle fait travailler des artistes, bien sûr, mais aussi des techniciens, des photographes, des vidéastes, des graphistes, des chauffeurs, des salles, des petits prestataires et des espaces de diffusion. Cette chaîne de valeur reste pourtant peu visible dans les statistiques courantes, notamment parce qu’une partie des emplois n’est pas déclarée. Les retombées existent, mais elles circulent souvent hors radar fiscal et hors protection sociale. Pour les musiciens, cela signifie des carrières irrégulières. Pour l’État, cela signifie une difficulté supplémentaire : transformer une activité culturelle forte en filière économique lisible.
Praia 2028, une vitrine nationale et régionale
La désignation du Cap-Vert comme future Capitale africaine de la culture en 2028 change l’échelle du dossier. Le ministère de la Culture et des Industries créatives présente ce rendez-vous comme un projet structurant pour le pays, et les autorités veulent éviter qu’il se limite à Praia seule. L’idée est d’embarquer plusieurs îles, des artistes installés et de jeunes créateurs, afin de donner une lecture nationale de la scène culturelle cap-verdienne. L’enjeu dépasse l’événementiel. Il s’agit de transformer une reconnaissance continentale en investissement durable pour les infrastructures, la formation et la circulation des œuvres.
Cette séquence prend place dans un environnement régional plus large. Le Cap-Vert appartient à l’Afrique de l’Ouest, où les échanges culturels se densifient malgré les frontières maritimes, les coûts logistiques et les marchés nationaux étroits. À l’échelle continentale, la culture est de plus en plus pensée comme un secteur économique à part entière, pas seulement comme un registre identitaire. L’initiative des Capitales africaines de la culture s’inscrit dans cette logique, avec une montée en puissance des villes-hôtes comme plateformes de rayonnement, de tourisme et de diplomatie culturelle. Pour Praia, le défi sera donc double : faire vivre la musique cap-verdienne au pays, et prouver qu’un archipel peut peser dans la conversation culturelle africaine sans renoncer à son ancrage local.
À court terme, le secteur musical cap-verdien devra surtout répondre à une question simple : comment convertir une forte valeur symbolique en revenus plus stables ? Les réponses passent par la formation technique, la professionnalisation des équipes, la circulation régionale des artistes et la capacité à produire localement davantage d’étapes de la chaîne, du mixage à la diffusion. Si ces maillons se renforcent, la musique pourra rester ce qu’elle est déjà au Cap-Vert : une mémoire vivante, mais aussi un petit moteur d’économie nationale.