Une maladie discrète qui raconte beaucoup sur les mobilités entre rives de la Méditerranée

Un voyage de loisir ou de famille peut laisser plus qu’un souvenir. Parfois, il ramène aussi un diagnostic inattendu, plusieurs semaines après le retour. C’est ce que rappelle la leishmaniose cutanée, une infection parasitaire qui provoque des lésions de peau souvent lentes à apparaître, lentes à guérir, et capables de laisser des cicatrices durables. L’épisode repéré à Toulouse montre surtout qu’une maladie endémique en Tunisie peut aussi devenir un sujet de surveillance en Europe, dès lors que les déplacements augmentent et que les signaux cliniques se répètent.

Dans le cas tunisien, le sujet n’est pas marginal. L’Organisation mondiale de la Santé classe la leishmaniose cutanée zoonotique due à Leishmania major parmi les problèmes majeurs de santé publique du pays. La région méditerranéenne orientale la considère, elle aussi, comme une maladie importante de santé publique. La Tunisie fait donc face à une endémie ancienne, connue des services de santé, des chercheurs et des équipes de terrain.

La Tunisie centrale, et Sidi Bouzid en première ligne

Le gouvernorat de Sidi Bouzid, au centre du pays, occupe une place particulière dans cette géographie sanitaire. C’est un foyer historique de leishmaniose cutanée zoonotique. Des travaux de santé publique y décrivent depuis longtemps une circulation active du parasite, entretenue par des rongeurs réservoirs et des phlébotomes, ces petits insectes piqueurs souvent confondus avec des moustiques. Les données historiques de l’OMS rappellent d’ailleurs qu’une grande flambée a marqué la zone dès les années 1980, avec des milliers de cas dans le centre tunisien.

Le paysage épidémiologique tunisien est plus nuancé qu’un simple foyer unique. Le nord du pays connaît aussi des formes sporadiques, tandis que le sud-est reste associé à une autre variante, appelée L. killicki ou MON-8. Cette diversité explique pourquoi la surveillance doit rester fine, locale et continue. En Tunisie, la maladie ne se résume pas à une carte nationale uniforme. Elle suit les sols, les rongeurs, les villages, les pratiques agricoles et les saisons.

Les recherches récentes publiées en Tunisie confirment aussi que le diagnostic dépend beaucoup du contexte clinique et géographique. Une étude tunisienne parue en 2025 souligne que les cas se concentrent notamment entre octobre et janvier, et qu’un meilleur recueil de données pourrait renforcer la surveillance, surtout dans les zones rurales où l’accès au diagnostic reste limité. Ce point compte, car plus un cas est diagnostiqué tard, plus il circule dans les récits familiaux avant d’entrer dans le circuit médical.

Ce que montre l’alerte venue de Toulouse

Entre octobre 2025 et mai 2026, 28 cas de leishmaniose cutanée à Leishmania major ont été diagnostiqués au CHU de Toulouse. Les investigations ont relié 24 d’entre eux à un séjour récent en Tunisie, et 19 à une exposition dans le gouvernorat de Sidi Bouzid. Le contraste avec l’activité habituelle est net : le service toulousain observait moins de trois cas par an en moyenne entre 2019 et 2024. L’accumulation est suffisamment marquée pour suggérer une intensification récente de la transmission dans le centre tunisien, même si cette hypothèse doit rester attribuée comme telle tant que les données de terrain ne sont pas consolidées.

Sur le plan clinique, la leishmaniose cutanée commence souvent par une petite papule ou un nodule qui évolue vers une ulcération, surtout sur les zones découvertes du corps. La lésion n’est pas toujours douloureuse. Elle peut cependant durer des mois, puis laisser une marque permanente. Pour un enfant, un jeune adulte ou une femme qui retourne dans son village, le poids n’est pas seulement médical. Il est aussi social, esthétique et parfois professionnel. Dans les zones rurales tunisiennes, où le travail extérieur expose davantage aux piqûres, la maladie pèse donc plus lourd qu’un simple dossier de dermatologie.

L’autre enseignement est sanitaire : les cas détectés en France ne signifient pas une propagation locale de la maladie. La transmission d’homme à homme reste exceptionnelle. Le problème est celui des cas importés, c’est-à-dire de patients infectés avant leur arrivée en France. Autrement dit, Toulouse a observé un signal sentinelle, pas une flambée autochtone. C’est important, car cela évite les confusions entre risque individuel lié au voyage et risque collectif de circulation sur le territoire français.

Ce que cela dit de la santé publique tunisienne et des enjeux régionaux

La leishmaniose suit des paramètres très concrets : présence de rongeurs réservoirs, densité des phlébotomes, aménagement du territoire, urbanisation, travail agricole, pluies, chaleur et transformations environnementales. L’OMS insiste sur ce caractère complexe. En Tunisie, les interventions de contrôle ont déjà permis une baisse de l’incidence annuelle ces dernières années, mais l’agence appelle à une évaluation plus longue pour confirmer cette tendance. Ce type d’évolution rappelle qu’une maladie vectorielle se maîtrise rarement par une seule mesure. Elle demande de la continuité, de la vigilance et du terrain.

Le point africain du dossier mérite aussi d’être souligné. La Tunisie n’est pas isolée. Le Maroc et l’Algérie disposent également de foyers endémiques actifs. À l’échelle du Maghreb, la circulation de ces parasites montre que les maladies vectorielles ne s’arrêtent ni aux frontières administratives ni aux récits nationaux. Elles circulent avec les milieux de vie, les saisons agricoles et les mobilités. Pour les autorités sanitaires, cela implique une lecture régionale, pas seulement nationale. Pour les voyageurs, cela impose des messages de prévention simples : vêtements couvrants, protection contre les piqûres, et consultation rapide en cas de plaie cutanée persistante après un séjour en zone d’endémie.

La portée continentale est claire. Quand un foyer tunisien se signale jusque dans un grand hôpital européen, cela parle autant de mobilité que de surveillance épidémiologique. Cela rappelle aussi qu’en Afrique du Nord, les maladies dites « négligées » restent des sujets de santé publique réels, documentés et persistants. La prochaine étape à surveiller n’est pas spectaculaire : elle est scientifique et institutionnelle. Elle passe par la consolidation des données en Tunisie, le suivi des foyers du centre du pays, et la capacité des réseaux de santé à relier rapidement un diagnostic de peau à une exposition géographique précise.