Le Caire veut plus de forage, pas seulement plus de promesses
En Égypte, le pétrole et le gaz ne sont pas un simple dossier industriel. Ils touchent la balance des paiements, la disponibilité des devises et, au bout de la chaîne, le prix de l’énergie pour les ménages et les entreprises. Quand le pays cherche à relancer ses forages, il cherche aussi à reprendre la main sur sa sécurité énergétique et sur ses marges budgétaires.
Cette stratégie s’inscrit dans une géographie très égyptienne : le désert occidental, la Méditerranée, le golfe de Suez et le delta du Nil. Elle s’inscrit aussi dans une logique régionale plus large, celle de l’Afrique du Nord et du bassin méditerranéen, où chaque nouvelle découverte, chaque puits sec et chaque contrat de services peut modifier l’équilibre entre production locale et importations.
Une ouverture vers ADNOC, sur fond de plan quinquennal
Le 23 août 2026, à Le Caire, le ministre égyptien du Pétrole et des Ressources minérales, Karim Badawi, a reçu Abdullah Al Messabi, directeur général d’ADNOC Drilling. Les deux hommes ont examiné la participation du groupe émirati au programme élargi de forage à terre et en mer, en partenariat avec l’Egyptian General Petroleum Corporation, la compagnie publique qui pilote une grande partie de l’amont pétrolier du pays.
Aucun accord n’a été annoncé à l’issue de cette rencontre. Les discussions doivent désormais se poursuivre dans des réunions techniques pour préciser le montage, le périmètre et les modalités juridiques d’une éventuelle coopération. ADNOC Drilling a, de son côté, confirmé publiquement son intérêt pour un renforcement de sa présence en Égypte et pour une coopération avec l’EGPC et l’Egyptian Drilling Company, autre acteur public du secteur.
Le contexte explique cette accélération. Le ministère égyptien a présenté une feuille de route sur cinq ans visant à forer 484 puits d’exploration d’hydrocarbures, pour un investissement supérieur à 5,7 milliards de dollars. Pour 2026, 101 puits sont programmés, dont 67 dans le désert occidental, 14 en Méditerranée, 9 dans le golfe de Suez et 6 dans le delta du Nil. Le ministère décrit ce programme comme un levier pour augmenter la production locale de pétrole brut et de gaz naturel.
Cette ligne de conduite ne date pas d’hier. Dès février 2026, Karim Badawi expliquait que la politique pétrolière cherchait à relancer l’investissement, à introduire des cadres contractuels plus attractifs et à sécuriser les approvisionnements du marché intérieur. Quelques mois plus tard, le ministère affirmait avoir réduit les arriérés dus aux partenaires étrangers de 6,1 milliards de dollars en juin 2024 à 714 millions de dollars en avril 2026. Cet apurement a compté, car des retards de paiement avaient longtemps freiné l’appétit des investisseurs.
Ce que l’Égypte cherche vraiment à acheter : du temps, des puits et des capitaux
L’intérêt d’ADNOC Drilling doit aussi se lire à la lumière des rapports économiques entre Abou Dhabi et Le Caire. En 2024, les Émirats arabes unis ont conclu avec l’Égypte un accord de 35 milliards de dollars autour de Ras El-Hekma, sur la côte méditerranéenne égyptienne. Cette opération a apporté un souffle de liquidités au pays et a facilité le règlement d’arriérés envers des compagnies pétrolières internationales, tout en rouvrant l’espace à de nouveaux investissements dans l’amont pétrolier.
Le dossier énergétique reste, lui, sous tension. Le gouvernement a signalé une hausse rapide de la facture d’importation de gaz, passée selon le Premier ministre Mostafa Madbouly de 560 millions à 1,65 milliard de dollars par mois dans un contexte de choc régional sur les routes maritimes et les flux d’énergie. Le ministère a donc intérêt à accélérer les forages pour limiter la dépendance extérieure et desserrer la contrainte sur les réserves en devises.
Dans cette équation, les entreprises de services pétroliers jouent un rôle décisif. ADNOC Drilling arrive avec une capacité industrielle lourde, une flotte importante et une expérience régionale accrue. Son dernier résultat semestriel publié fin juillet 2026 fait état d’un chiffre d’affaires record sur six mois et d’une rentabilité élevée, signe d’un groupe en mesure de prendre des contrats sur plusieurs marchés du Golfe et au-delà. Cette solidité financière ne garantit pas un contrat en Égypte, mais elle renforce clairement sa position dans la négociation.
Le chantier n’est pas limité à ADNOC. L’autre véhicule régional lié au groupe émirati, Arcius Energy, travaille déjà avec BP sur des actifs gaziers en Égypte, tandis que les autorités égyptiennes continuent d’ouvrir de nouvelles zones à l’appel d’offres pour l’exploration. L’EGPC a lancé des soumissions pour six zones pétrolières, et l’Egyptian Natural Gas Holding Company, EGAS, a ouvert une procédure pour huit périmètres gaziers. Le message du Caire est clair : multiplier les partenaires pour multiplier les puits.
Les conséquences sont différentes selon les acteurs. Pour l’État égyptien, l’enjeu est macroéconomique : produire plus pour importer moins. Pour les compagnies publiques comme l’EGPC et EGAS, il s’agit de transformer des annonces en volumes réels. Pour les sociétés de services, le marché est porteur, mais très concurrentiel. Pour les consommateurs et les industriels, enfin, la promesse reste simple : une énergie plus disponible et moins exposée aux ruptures extérieures.
Une affaire égyptienne, mais une portée méditerranéenne
Ce dossier dépasse le seul cadre national. L’Égypte reste l’un des principaux pôles énergétiques d’Afrique du Nord, avec des implications directes pour le marché méditerranéen, les échanges avec le Moyen-Orient et les équilibres d’approvisionnement vers l’Europe. Chaque hausse de production locale, chaque découverte en mer ou dans le désert occidental, peut modifier la place du pays comme hub régional du gaz.
Il faut aussi surveiller le calendrier. Les réunions techniques annoncées entre l’Égypte et ADNOC Drilling diront si la discussion débouche sur des contrats concrets. Plus largement, les prochaines échéances des appels d’offres de l’EGPC et d’EGAS montreront si Le Caire parvient à transformer son plan quinquennal en activité de forage réelle. Dans un secteur où la confiance se construit puits après puits, l’enjeu n’est pas seulement de signer. Il faut aussi exécuter.