Une mine n’est jamais seulement une mine
Dans le centre de la Côte d’Ivoire, l’or ne se résume plus à des tonnes extraites et exportées. Il irrigue aussi des salaires, des achats de services, des taxes, des redevances et des investissements locaux. C’est là que se mesure désormais le poids réel d’un opérateur minier : dans la valeur qui reste sur place, et pas seulement dans le métal sorti du sous-sol.
Pour Abidjan comme pour Yamoussoukro, capitale politique du pays, la question est devenue stratégique. La Côte d’Ivoire veut consolider sa montée en puissance dans l’or, alors que plusieurs nouveaux projets avancent dans le nord et le centre du pays. Les autorités ivoiriennes ont d’ailleurs affirmé à l’automne 2025 que le pays pourrait devenir le premier producteur africain d’or d’ici quelques années.
Ce que montre le nouveau cap franchi
Le groupe aurifère australien Perseus Mining dit avoir injecté 1,18 milliard de dollars dans les économies de ses pays hôtes africains au titre de son exercice fiscal 2026, clos le 30 juin 2026. Le groupe parle d’une hausse de 46 % sur un an. Son site officiel arrondit ce volume à environ 1,19 milliard de dollars de valeur économique distribuée localement.
La Côte d’Ivoire arrive en tête, avec 556,5 millions de dollars annoncés pour les sites de Yaouré et Sissingué. Le Ghana suit avec 397,4 millions de dollars, grâce à la mine d’Edikan. La Tanzanie complète l’ensemble avec 229,4 millions de dollars, alors que le projet Nyanzaga y est encore en développement. Ces montants agrègent plusieurs flux : achats locaux, masse salariale, impôts, redevances et autres paiements aux États.
Le groupe précise aussi avoir produit 404 998 onces d’or sur l’exercice, avec un coût global de 1 750 dollars l’once. Cette performance aide à comprendre la montée des sommes versées aux pays d’accueil : quand le prix de l’or reste élevé, la rente minière grossit, mais la pression fiscale aussi.
En Côte d’Ivoire, Yaouré se situe à environ 40 kilomètres au nord-ouest de Yamoussoukro, tandis que Sissingué ancre l’activité du groupe plus au nord du pays. Le portefeuille ivoirien de Perseus ne relève donc pas d’une présence périphérique. Il s’inscrit dans le cœur minier du pays, là où se jouent désormais la création de valeur locale, la sous-traitance et l’emploi qualifié.
Fiscalité minière : l’État reprend sa part
Cette progression intervient dans un environnement plus exigeant pour les compagnies minières. En Ghana, la réforme entrée en vigueur le 10 mars 2026 a remplacé le taux fixe de 5 % sur les redevances aurifères par un barème progressif pouvant aller jusqu’à 12 % lorsque le prix de l’or dépasse 4 500 dollars l’once. Le pays a aussi réduit sa Growth and Sustainability Levy, passée de 3 % à 1 % en mars 2026.
En Côte d’Ivoire, l’année 2025 a vu l’introduction d’une redevance de 8 % sur les revenus aurifères, après une ancienne fourchette de 3 % à 6 %. Des sources industrielles citées par Reuters ont indiqué que la mesure était appliquée avec effet rétroactif à janvier 2025. Le groupe Perseus lui-même écrit dans son rapport annuel que ses coûts ont augmenté sous l’effet des prix de l’or plus élevés, du nouveau régime progressif au Ghana et de la hausse de 2 points des redevances en Côte d’Ivoire.
Autrement dit, l’or paie davantage l’État, mais il renchérit aussi l’exploitation. Les recettes publiques progressent, tandis que les entreprises répercutent une partie du choc fiscal dans leurs coûts. Pour les pays producteurs, l’enjeu n’est donc pas seulement de taxer plus. Il faut aussi préserver l’investissement, les emplois et la transformation locale.
Le rapport de Perseus montre d’ailleurs que l’augmentation de sa contribution locale ne repose pas uniquement sur la fiscalité. Elle vient aussi des chaînes d’approvisionnement nationales, des contrats de services et de la masse salariale. Pour un pays comme la Côte d’Ivoire, où l’économie informelle reste importante, cette irrigation locale compte autant que les chiffres de production. Elle touche les transporteurs, les PME de services, les sous-traitants, les fournisseurs de carburant ou de pièces, bien au-delà des seuls sites miniers.
Une lecture ivoirienne, mais une portée ouest-africaine
La séquence dépasse le seul cas de Perseus. Elle dit quelque chose de la concurrence régionale pour capter la rente aurifère en Afrique de l’Ouest. Le Ghana, la Côte d’Ivoire et, plus largement, l’espace CEDEAO cherchent tous à mieux monétiser l’or, dans un contexte de prix mondiaux favorables. Les États veulent des ressources plus visibles. Les groupes miniers, eux, recherchent de la stabilité réglementaire et fiscale.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est double. D’un côté, le pays consolide un secteur minier devenu l’un des relais de croissance les plus dynamiques de son économie. De l’autre, il teste sa capacité à transformer une rente extractive en emplois, infrastructures et tissu local plus solide. La mise en service à venir de nouveaux projets, notamment dans le nord-est et le centre, dira si cette stratégie produit une croissance plus diffuse ou seulement des recettes concentrées.
La portée continentale est claire. À l’échelle de l’Afrique, l’or demeure un actif refuge pour les investisseurs et une source de devises pour les États. Mais il devient aussi un terrain de négociation plus ferme sur le partage de la valeur. Les gouvernements africains ne se contentent plus d’attirer les capitaux ; ils cherchent à mieux fixer les règles du jeu. Ce rapport de force se retrouvera dans d’autres pays producteurs, bien au-delà du golfe de Guinée.
Dans ce contexte, le chiffre de 1,18 milliard de dollars ne doit pas être lu comme un simple record comptable. Il signale une tendance plus profonde : les mines africaines sont de plus en plus évaluées à l’aune de ce qu’elles versent, emploient, achètent et laissent sur le territoire. En Côte d’Ivoire, cette évolution place Yaouré et Sissingué au cœur d’un débat très concret sur la valeur ajoutée, la souveraineté économique et la place du pays dans la carte minière ouest-africaine.