Dans un pays fragmenté, le terrain reste un espace de continuité

À Khartoum, où la guerre a bouleversé la vie quotidienne, certains rendez-vous résistent encore au chaos. Les entraînements d’une sélection soudanaise de football des personnes de petite taille, c’est-à-dire de joueurs vivant avec un nanisme ou une petite taille marquée, disent quelque chose de plus large que le sport : l’obstination à préserver une place dans la société, même quand tout pousse à l’effacement.

Le Soudan traverse depuis avril 2023 un conflit armé qui a transformé Khartoum, la capitale, en ville meurtrie, avec des déplacements massifs, des services publics disloqués et une crise humanitaire que l’ONU décrit comme l’une des plus graves au monde. En avril 2026, les Nations unies rappelaient que les besoins continuaient de croître, malgré les contraintes d’accès et l’insécurité. L’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, et l’Union africaine ont aussi multiplié les appels à une désescalade et à un dialogue inclusif conduit par les Soudanais eux-mêmes.

Dans ce décor, la présence d’une équipe sportive peut sembler anecdotique. Elle ne l’est pas. Elle rappelle qu’au Soudan, la vie collective ne se réduit ni aux fronts militaires ni aux bilans humanitaires. Elle continue aussi dans les marges : clubs, terrains improvisés, associations, et réseaux de bénévoles qui maintiennent des activités quand les institutions vacillent.

Une sélection née en 2020, portée par des bénévoles

Selon les éléments recoupés par la presse sudanaise et marocaine, la sélection soudanaise de football des personnes de petite taille a été créée et reconnue officiellement en 2020 grâce à des bénévoles et à des journalistes sportifs. Le groupe vise désormais la deuxième édition de la Coupe du monde de sa catégorie, que le Maroc doit accueillir du 20 au 30 novembre 2026, avec 24 équipes annoncées. Le Soudan figure parmi les pays appelés à y participer.

Le Maroc n’est pas choisi par hasard. Le royaume a pris l’habitude d’organiser de grandes compétitions et d’en faire un levier d’influence sportive. Après la Coupe d’Afrique des nations, les sélections féminines et jeunes, puis la Coupe du monde 2030 qu’il co-organisera avec l’Espagne et le Portugal, Rabat s’affirme comme un centre logistique du football continental et international. Cette capacité d’accueil explique aussi pourquoi des tournois de niche, longtemps invisibles, y trouvent un cadre stable.

Pour les joueurs soudanais, l’enjeu est simple : exister sur la scène internationale malgré l’éloignement, les déplacements internes et le manque de ressources. Plusieurs entraînements se tiennent à Khartoum, quand la sécurité et les moyens le permettent. Le défi n’est pas seulement technique. Il est aussi financier, sanitaire et administratif. Le groupe avait déjà manqué la première édition de la compétition, faute de financement suffisant et à cause des difficultés de déplacement.

Le football comme espace de dignité et de représentation

Le parcours de ces joueurs donne un autre visage du sport soudanais. Ibrahim Abdalla, l’un des membres de l’équipe, explique que sa passion vient d’un refus ancien : à l’école primaire, on lui interdisait de jouer avec les autres, au motif qu’il était trop petit. Ce type de récit dit l’importance de la sélection nationale au-delà de la compétition. Elle offre une reconnaissance publique à des sportifs souvent écartés des structures ordinaires.

Le président de la fédération soudanaise concernée, Mohammed Nour Kasha, insiste sur la ténacité du groupe et sur son ambition de redonner un motif de fierté au public soudanais. Cette lecture est importante. Dans un pays où les nouvelles sont dominées par la guerre, la circulation des populations et la crise économique, le sport devient un langage commun. Il relie la capitale aux régions, les familles déplacées aux quartiers restés debout, et les expatriés à ceux qui sont restés au pays.

Le contexte soudanais donne à cette initiative une portée particulière. Khartoum reste le centre politique symbolique du pays, mais la guerre a redistribué les équilibres humains et institutionnels. Les efforts de reprise, lorsqu’ils existent, partent souvent d’initiatives dispersées, pas d’un système pleinement fonctionnel. Dans ce cadre, chaque équipe qui continue à s’entraîner devient aussi un marqueur de résilience sociale.

Une affaire sportive, mais aussi régionale et continentale

Le tournoi de novembre 2026 réunira 24 sélections, ce qui en fait une compétition réellement mondiale à l’échelle de cette discipline. La présence du Soudan y comptera donc au-delà du résultat sportif. Elle rappellera qu’un pays en guerre reste présent dans les circuits africains et internationaux, y compris dans des espaces où l’on parle rarement du continent autrement que sous l’angle de la crise.

Cette visibilité rejoint une dynamique plus large observée ces derniers mois dans le football africain. Le Maroc a confirmé sa capacité à porter des événements de grande ampleur, tandis que le Soudan demeure engagé dans les cadres régionaux où se jouent les sorties de crise. L’IGAD a récemment salué le retour du Soudan dans sa pleine participation, signe que les équilibres diplomatiques restent ouverts malgré la guerre. L’Union africaine, elle, continue de plaider pour un cessez-le-feu et une solution politique portée par les Soudanais.

Il faudra donc surveiller deux échéances. D’abord, la capacité réelle de cette sélection à réunir ses joueurs et à franchir les obstacles matériels d’ici novembre 2026. Ensuite, la manière dont le Maroc installera ce tournoi dans son agenda sportif, à quelques mois d’autres rendez-vous majeurs. Entre les deux, le cas soudanais rappelle une vérité simple : même au cœur d’une guerre, les sociétés ne cessent pas de produire des équipes, des gestes et des horizons.