Un pari sportif qui dépasse le terrain

À Addis-Abeba, une candidature pour organiser la Coupe d’Afrique des nations ne se lit jamais seulement comme un dossier sportif. Elle dit aussi quelque chose de la place que l’Éthiopie veut reprendre dans le football africain, au moment où le continent cherche à mieux répartir ses grands événements entre l’Afrique de l’Est, l’Afrique australe et l’Afrique du Nord. Le pays n’a plus accueilli la CAN depuis 1976, et cette mémoire pèse encore dans le récit national.

La Confédération africaine de football a ouvert, le 3 juillet 2026, le processus de candidature pour les éditions 2028, 2032 et 2036. Elle a aussi confirmé que la CAN 2027 se jouera au Kenya, en Tanzanie et en Ouganda, une première pour trois pays organisateurs. Pour l’Afrique de l’Est, cela crée une fenêtre rare. Pour l’Éthiopie, cela remet Addis-Abeba dans la conversation régionale au moment où les grands rendez-vous du ballon rond redessinent les équilibres du continent.

Le calendrier compte désormais autant que la politique sportive. La CAF a annoncé que la CAN passera à un rythme quadriennal à partir de 2028, afin d’aligner la compétition sur d’autres grandes échéances internationales. Autrement dit, l’édition 2028 n’est pas une CAN comme les autres. Elle ouvre une nouvelle séquence pour la gouvernance du football africain, avec des dossiers plus lourds, des investissements plus ciblés et une concurrence plus serrée entre candidats.

Le dossier éthiopien face à ses limites et à ses atouts

La Fédération éthiopienne de football a confirmé, le 24 août 2026, avoir déposé officiellement sa candidature auprès de la CAF pour accueillir la CAN 2028. Le message a été relayé par des médias éthiopiens et régionaux, qui ont présenté ce dépôt comme une étape formelle, après des mois d’intention affichée. L’Éthiopie a déjà accueilli la compétition en 1962, 1968 et 1976, ce qui lui donne une légitimité historique que peu d’États d’Afrique de l’Est peuvent revendiquer.

Mais la candidature arrive dans un environnement intérieur complexe. Le pays reste traversé par des tensions armées et politiques, notamment en Amhara et en Oromia, tandis que la question du Tigré continue de peser sur la stabilité générale. Il faut donc lire cette ambition sportive avec prudence. Un grand tournoi ne se résume pas à un stade ou à un logo. Il exige une sécurité durable, des transports fiables, une capacité hôtelière suffisante et une administration capable de tenir un calendrier serré.

Sur le plan sportif, le défi est tout aussi net. L’équipe nationale masculine éthiopienne est classée 143e au classement FIFA, selon la mise à jour officielle du 20 juillet 2026. Elle a quitté la CAN 2022 dès la phase de groupes. Ce rang ne ferme pas la porte à une candidature d’organisation, mais il rappelle que le prestige historique du pays ne suffit plus. Pour convaincre la CAF, l’Éthiopie doit prouver qu’elle peut accueillir le tournoi avec la même rigueur qu’elle espère le disputer.

Les autorités misent sur l’infrastructure pour combler cet écart. Addis-Abeba a multiplié les annonces autour du stade Adey Abeba, du stade Abebe Bikila et d’autres projets urbains et sportifs. Des responsables municipaux et nationaux présentent ces chantiers comme une base pour accueillir de grands événements. Mais la candidature de la CAN reste un test de réalité. Le football africain n’évalue plus seulement la symbolique d’un pays. Il compare des capacités concrètes, des délais et des garanties financières.

Ce que cette candidature change pour la région

La portée du dossier dépasse l’Éthiopie. Si Addis-Abeba obtient la CAN 2028, l’Afrique de l’Est renforcerait son poids dans la géographie sportive du continent. La région vient déjà de décrocher la CAN 2027 avec le Kenya, la Tanzanie et l’Ouganda. Une attribution à l’Éthiopie prolongerait cet élan et installerait durablement la zone dans le cercle des hôtes crédibles, après des années où les grandes compétitions ont surtout circulé entre quelques pays mieux dotés en infrastructures.

Pour la CAF, le dossier éthiopien s’inscrit aussi dans une stratégie plus large. L’instance veut lisser son calendrier, élargir sa base commerciale et sécuriser ses revenus sur plusieurs cycles. Elle a d’ailleurs lancé, en parallèle, un appel aux droits commerciaux des éditions 2028, 2032 et 2036. L’enjeu n’est donc pas seulement sportif. Il touche aux ressources, à la visibilité internationale et à la capacité des fédérations africaines à porter des projets crédibles face à des concurrents souvent mieux armés administrativement.

La candidature éthiopienne peut enfin être lue comme un signal politique intérieur. Un pays qui veut accueillir la CAN cherche aussi à montrer qu’il maîtrise son récit national, ses infrastructures et sa présence sur la scène africaine. Mais ce signal ne vaut que s’il résiste au réel. La CAF regardera la sécurité, les stades, la logistique et la capacité à organiser un tournoi qui ne fragilise ni les finances publiques ni les équilibres locaux. Dans un contexte où la compétition se jouera désormais tous les quatre ans, la marge d’erreur sera faible.

Il faut donc surveiller la suite avec précision. Les prochaines étapes diront si la candidature de l’Éthiopie reste un geste d’intention ou devient une offre compétitive face aux autres dossiers déposés pour 2028. Pour le football africain, l’enjeu est clair : élargir le cercle des hôtes sans abaisser le niveau d’exigence. Pour l’Éthiopie, l’équation est encore plus nette : transformer un héritage ancien, celui de la CAN de 1976, en capacité moderne, visible et vérifiable.