Quand une route tient, une province respire
Au Mozambique, une route n’est pas seulement une bande d’asphalte. C’est parfois la différence entre un marché approvisionné et un village isolé, entre un camion qui roule et une récolte qui reste au bord du champ. Dans un pays où les pluies intenses et les cyclones reviennent avec une brutalité connue de tous, la question n’est plus seulement de construire davantage, mais de construire autrement.
C’est dans ce contexte que le gouvernement mozambicain pousse le programme « Mais Estradas 2031 », un plan de modernisation du réseau routier pensé pour durer davantage face aux chocs climatiques. Le chantier s’inscrit dans la politique des transports conduite depuis Maputo par le ministère des Transports et Logistique, en coordination avec l’Administration nationale des routes, l’ANE, l’organisme public chargé de la gestion des routes classées du pays.
Un programme routier pensé pour un pays très exposé
Le programme annoncé par les autorités vise l’asphaltage et la réhabilitation de 3 219 kilomètres de routes, répartis en 45 tronçons, dans le cadre d’un programme plus large qui veut dépasser les 3 500 kilomètres d’interventions à l’horizon 2031. Le ministère a aussi indiqué qu’un appel à manifestation d’intérêt avait été lancé pour sélectionner des cabinets de supervision. Le budget annoncé pour l’ensemble de la trajectoire se situe autour de 2,6 milliards de dollars.
Le choix de cette bascule n’a rien d’abstrait. Selon le ministère, le réseau routier classé mozambicain approche 31 000 kilomètres, dont une large part reste non revêtue. Dans un autre échange public, l’ANE a rappelé qu’environ 80 % du réseau demeure non pavimenté. Ces chiffres expliquent la fragilité d’ensemble : plus la route est en terre, plus elle souffre des crues, des ravinements et des coupures de trafic.
Le gouvernement dit vouloir répartir les bénéfices sur l’ensemble du territoire. Les tronçons retenus couvrent toutes les provinces, avec des volumes importants au Niassa, à Cabo Delgado, à Nampula, à la Zambézia, à Inhambane, à Gaza et dans la province de Maputo. Le ministère affirme aussi que la part des routes revêtues pourrait passer de 22,5 % à 37,8 % à la fin du programme.
La météo, l’économie et la logistique se croisent sur le bitume
Le Mozambique figure parmi les pays africains les plus exposés aux aléas climatiques extrêmes. Les sources onusiennes rapportent que de fortes pluies ont récemment endommagé près de 5 000 kilomètres de routes dans neuf provinces, avec des dégâts sur l’axe reliant Maputo au reste du pays. Cette coupure a un effet immédiat : les chaînes d’approvisionnement ralentissent, les biens coûtent plus cher à acheminer et l’accès aux services publics devient plus incertain.
Le sujet dépasse la seule mobilité. Une étude de la Banque mondiale sur le Mozambique rappelle qu’environ 60 % du réseau routier se trouve dans des zones exposées aux inondations, et que le coût économique annuel des risques climatiques sur les routes est évalué à 160 millions de dollars, soit environ 1,1 % du PIB. Autrement dit, l’entretien et la résilience ne sont pas des options techniques ; ce sont des conditions de compétitivité.
Dans un pays où les corridors de Beira, de Nacala et de Maputo structurent les échanges avec l’intérieur du territoire et avec les voisins de la Communauté de développement de l’Afrique australe, la qualité d’une route détermine aussi le coût du commerce régional. Les autorités l’assument d’ailleurs dans leur communication : les nouvelles infrastructures doivent faciliter l’écoulement de la production agricole, renforcer la coésion territoriale et réduire les blocages récurrents pendant la saison des pluies.
Ce que change l’option “résilience” pour le Mozambique
Le tournant annoncé à Maputo traduit une évolution utile. Le pays ne parle plus seulement de kilomètres à construire, mais de normes à revoir, de matériaux à tester et de sols à mieux comprendre. Lors d’un séminaire tenu à Maputo, le ministère a insisté sur l’usage de nouvelles technologies de construction et de stabilisation, avec l’ANE, le Laboratoire national d’ingénierie et les organisations professionnelles du secteur. L’objectif affiché est simple : éviter que chaque saison des pluies ne recommence le même cycle de destruction et de remise à niveau.
Cette approche a des effets inégaux selon les acteurs. Pour les transporteurs et les commerçants, elle peut réduire les temps de trajet, l’usure des véhicules et les coûts de carburant. Pour les petits producteurs, surtout dans les zones intérieures, elle peut sécuriser l’accès aux marchés. Pour l’État, elle offre un gain politique et budgétaire : moins d’urgences répétées, plus de planification. Mais la contrainte reste forte. Le financement, la maintenance régulière et le contrôle de qualité demeurent les points les plus sensibles.
Le risque, en Afrique australe comme ailleurs, est bien connu : lancer de grands programmes sans sécuriser l’entretien derrière. Le Mozambique veut justement éviter ce piège. Les autorités disent avoir retenu des critères de priorisation qui mélangent impact social, rendement économique, vulnérabilité climatique, urgence technique et importance stratégique. Cette méthode mérite d’être suivie de près, car elle dira si le pays passe d’une logique de réparation permanente à une logique d’anticipation.
Une décision nationale qui compte à l’échelle régionale
Le dossier routier mozambicain a une portée plus large que ses frontières. Dans la SADC, la fluidité des corridors influence directement les exportations minières, agricoles et manufacturières des pays enclavés ou semi-enclavés de la région. Quand une route s’interrompt au Mozambique, c’est souvent tout un maillage logistique régional qui ralentit. C’est pourquoi l’État mozambicain relie désormais plus explicitement ses investissements routiers à la résilience climatique et à l’intégration économique.
La suite se jouera sur un calendrier serré. Les premières œuvres du programme sont annoncées pour l’année prochaine, tandis que les appels, les consultations techniques et la sélection des prestataires doivent avancer avant le démarrage effectif. Si les financements suivent, le Mozambique pourrait convertir une faiblesse structurelle en levier de modernisation. Sinon, le pays restera exposé au même paradoxe : un réseau trop fragile pour soutenir pleinement la croissance, mais trop indispensable pour être négligé.