Au Niger, l’uranium reste un levier stratégique autant qu’un terrain de bras de fer
À Niamey, le dossier de l’uranium ne se limite pas à une bataille juridique entre un État et un groupe minier. Il touche aussi à une question plus large : qui contrôle, au Niger, les ressources capables de peser sur les finances publiques, les emplois locaux et la place du pays dans les chaînes d’approvisionnement énergétiques mondiales ? Depuis la rupture avec Orano, l’équation s’est durcie, mais elle n’a pas disparu. Elle s’est déplacée.
Le Niger, pays sahélien enclavé et membre de l’Alliance des États du Sahel depuis la sortie de la CEDEAO, a fait de l’uranium un sujet de souveraineté depuis des décennies. Dans le même temps, Orano cherche de nouveaux relais en Afrique australe. Cette double dynamique raconte moins une simple délocalisation industrielle qu’un rééquilibrage des rapports de force autour d’une matière première devenue plus politique que jamais.
Le basculement nigérien a ouvert un vide que le groupe français cherche à combler ailleurs
Au cœur de la crise, il y a d’abord des faits précis. En juin 2025, les autorités nigériennes ont annoncé la nationalisation de la SOMAÏR, société qui exploitait la seule mine d’uranium encore en activité dans le pays, et dont Orano détenait 63,4 % du capital. L’entreprise française dit avoir perdu le contrôle opérationnel de ses actifs nigériens dès 2024 et a engagé des procédures d’arbitrage.
Cette rupture ne s’est pas faite en un jour. En 2024, Niamey avait déjà retiré le permis du projet Imouraren, l’un des gisements d’uranium les plus connus du pays. L’année suivante, le gouvernement nigérien a durci son discours, en affirmant vouloir reprendre la main sur des ressources jugées stratégiques. Pour Orano, le choc est important. Le Niger a longtemps compté parmi ses bases d’approvisionnement les plus utiles sur le continent.
Dans ce contexte, le groupe a accéléré sa diversification. Au Botswana, il dispose désormais de 18 permis de prospection sur l’uranium, après l’octroi de trois nouveaux titres en 2026, qui s’ajoutent aux 15 déjà détenus par sa filiale Compagnie Française de Mines et Métaux. Les nouveaux permis sont valables jusqu’en mars 2029 pour deux d’entre eux, et jusqu’en décembre 2028 pour le troisième. Les 15 permis précédents courent, eux, jusqu’en septembre 2028.
Le Botswana avance prudemment, mais affiche une ligne claire sur la diversification
Le signal botswanais est lisible. Gaborone veut réduire sa dépendance aux diamants, dans un contexte de marché moins porteur. Le pays mise donc sur d’autres minerais, dont le cuivre et l’uranium. Les autorités ont ouvert la porte à des acteurs capables d’explorer vite, de financer les études et de prendre le risque géologique initial. Dans ce cadre, les licences de prospection ne sont pas encore une promesse d’exploitation, mais elles marquent une étape concrète dans la stratégie du pays.
La logique administrative du Botswana reste stricte. Une licence de prospection permet d’explorer des périmètres précis, tandis qu’une exploitation à grande échelle exige ensuite d’autres autorisations, des validations techniques et des accords fonciers. Autrement dit, le terrain est ouvert, mais rien n’est automatique. Cette prudence explique que l’implantation d’Orano demeure, à ce stade, au niveau de l’exploration.
Un autre élément compte : la séquence diplomatique. Le président botswanais Duma Boko s’est rendu en France début avril 2026 pour un déplacement officiel, durant lequel il a aussi évoqué les opportunités économiques de son pays avec des interlocuteurs français. Peu après, Orano a enregistré une filiale locale à Gaborone. Le calendrier n’est pas anodin. Il montre qu’au Botswana, la question minière s’inscrit désormais dans une diplomatie économique assumée.
Pour Niamey, l’enjeu dépasse la seule mine ; pour l’Afrique, il touche à la maîtrise des ressources
Pour le Niger, le point central reste la capacité de transformer une décision souveraine en gains tangibles. La nationalisation d’un actif minier n’apporte pas mécaniquement des revenus immédiats. Elle oblige aussi à gérer la commercialisation, la logistique, la reprise éventuelle des investissements et les risques contentieux. Dans les zones minières, comme autour d’Arlit dans la région d’Agadez, les effets se mesurent d’abord en emplois, en sous-traitance et en activité locale. Si les volumes se raréfient ou si les ventes patinent, l’impact se transmet vite à l’économie informelle et aux familles dépendantes de la mine.
Pour Orano, la diversification botswanaise réduit une dépendance devenue trop forte à un seul pays. Mais elle ne remplace pas encore les volumes nigériens perdus. Les permis obtenus à Gaborone ouvrent un champ d’exploration, pas une production immédiate. Le groupe construit donc un portefeuille africain plus éclaté, avec l’idée de mieux répartir le risque politique et opérationnel. C’est une leçon classique du secteur minier, devenue plus visible depuis la crise nigérienne.
À l’échelle continentale, le dossier rappelle une réalité simple : les minerais critiques ne se gagnent pas seulement dans le sous-sol, mais aussi dans la qualité des institutions, des cadastres miniers, des contrats et des arbitrages politiques. En Afrique de l’Ouest comme en Afrique australe, les États cherchent à reprendre davantage de valeur sur leurs ressources. Les groupes miniers, eux, multiplient les implantations pour sécuriser leurs approvisionnements. Entre les deux, la prochaine étape à surveiller sera double : l’issue des contentieux autour des actifs nigériens et la vitesse réelle de passage de l’exploration à l’exploitation au Botswana.