Une facture énergétique qui se joue aussi sur le réseau
Dans le Cap Bon, l’électricité n’est pas qu’une question de production. Elle dépend aussi d’un maillage capable d’absorber les pics d’été, de sécuriser l’alimentation des zones industrielles et d’éviter que la demande ne déborde sur tout le pays. La Tunisie teste aujourd’hui cette équation à ciel ouvert, entre chaleur, consommation de climatisation et tension sur les lignes.
Cette fragilité est connue de longue date. Le système électrique tunisien reste fortement exposé aux pointes de consommation de l’après-midi, quand la demande grimpe vite. À mi-juillet 2026, le directeur général de la STEG a indiqué que le pic avait atteint 5 000 mégawatts, avec une hausse d’environ 30 % par rapport à la consommation normale. La compagnie a alors expliqué que des coupures tournantes pouvaient être nécessaires pour préserver l’équilibre du réseau.
Dans le même temps, le pays continue de diversifier son mix. À fin mai 2026, la production nationale d’électricité a progressé de 6 % sur un an, selon l’Observatoire national de l’énergie et des mines, et les importations d’électricité, principalement depuis l’Algérie, ont couvert environ 9 % des besoins du marché local. Les renouvelables ont représenté 9 % de la production nationale sur la période.
Bouargoub, maillon stratégique du littoral nord-est
C’est dans ce contexte que la STEG a mis en service, le vendredi 21 août, un nouveau poste de transformation à Bouargoub, dans le gouvernorat de Nabeul. L’infrastructure, annoncée pour un coût de 47 millions de dinars tunisiens, se situe au cœur d’un axe qui relie plusieurs nœuds du réseau de transport, dont Bouficha, Grombalia et Jebel Ressas. La société publique a présenté cet équipement comme un renfort direct de la capacité de transport à haute tension.
Le poste est de type 225/33 kV. Il comprend deux transformateurs annoncés à 40 MW chacun et 27 cellules moyenne tension. Il est raccordé par trois lignes aériennes de 225 kV, longues respectivement de 9,6 km, 10,5 km et 24,7 km. La STEG indique que les travaux ont été réalisés en dix-huit mois.
Le détail compte. Dans un gouvernorat comme Nabeul, où l’activité industrielle, les services et l’habitat périurbain s’étendent vite, un poste de ce type n’est pas seulement une pièce technique. Il réduit les risques de saturation sur les lignes existantes, améliore la répartition des charges et peut limiter les délestages locaux lors des journées de forte chaleur. C’est aussi un signal envoyé aux entreprises qui dépendent d’une alimentation plus stable pour produire, stocker ou réfrigérer sans interruption.
Ce que change ce renforcement pour la Tunisie
Le réseau tunisien ne souffre pas d’un seul problème. Il doit à la fois suivre la hausse de la demande, absorber une part croissante d’énergies renouvelables et maintenir l’équilibre entre production locale et importations. La mise en service de Bouargoub répond donc à une contrainte concrète : transporter davantage d’électricité sans multiplier les points de faiblesse. Le gouvernement et la STEG cherchent ainsi à gagner de la marge de manœuvre avant les prochaines pointes saisonnières.
Pour les ménages, l’enjeu reste immédiat : une alimentation plus stable dans les heures critiques, surtout quand les températures montent. Pour les industriels, l’enjeu est économique. Chaque interruption pèse sur les chaînes de production, les coûts de maintenance et parfois sur les délais de livraison. Dans les zones connectées à des activités agricoles ou agroalimentaires, l’impact peut aussi se voir sur la conservation et la chaîne du froid. Le réseau électrique devient alors un facteur de compétitivité, pas seulement un service public.
Cette séquence montre aussi la logique d’investissement par maillons successifs. Avant Bouargoub, la STEG a déjà activé d’autres infrastructures de transport. Le renforcement du système se fait donc par couches, poste après poste, ligne après ligne. Ce rythme traduit une réponse technique à une pression structurelle : une demande qui progresse plus vite que certaines capacités historiques du réseau.
Une lecture régionale, au-delà du cas tunisien
À l’échelle de l’Afrique du Nord, la Tunisie illustre un sujet commun à plusieurs pays : moderniser les réseaux avant que la pointe de consommation ne rende les arbitrages plus douloureux. Dans cette zone, les interconnexions, les importations et la montée des renouvelables imposent de nouveaux réglages. La question n’est plus seulement de produire, mais de faire circuler l’électricité au bon endroit, au bon moment.
La portée continentale est claire. Dans un contexte où la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) cherche à densifier les échanges, l’énergie reste un prérequis discret mais décisif. Sans réseau fiable, les ambitions industrielles, logistiques et numériques avancent moins vite. La Tunisie, qui importe encore une part de son électricité, cherche donc à consolider sa sécurité d’approvisionnement tout en préparant une transition plus large.
Le prochain test se jouera dans les semaines et les mois à venir, au rythme des températures, de la demande et des nouveaux raccordements. Si les infrastructures comme Bouargoub absorbent mieux les pointes, la STEG gagnera du temps. Sinon, le réseau continuera de fonctionner sous contrainte, avec des coupures préventives comme variable d’ajustement. En Tunisie, la stabilité électrique reste ainsi un indicateur très concret de l’état des capacités publiques à accompagner la croissance et la transition énergétique.