Au Soudan, la bataille du dialogue reste aussi politique que militaire
À Addis-Abeba, des forces civiles soudanaises ont choisi de dire non à une initiative présentée comme une voie de sortie de guerre. Leur message est simple : sans cessez-le-feu réel, sans inclusion de tous les pôles du conflit et sans garantie de transition civile, le mot « dialogue » risque de servir de décor, pas de solution. Cette fracture compte bien au-delà des salons de la capitale éthiopienne, car elle touche à une question centrale pour les Soudanais et les Soudanaises : qui peut parler au nom du pays pendant que Khartoum reste meurtrie et que les combats déplacent encore des millions de personnes ?
Le contexte est celui d’une guerre ouverte depuis le 15 avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, avec des effets dévastateurs sur la population civile, l’économie urbaine et les services publics. L’ONU et l’Organisation internationale pour les migrations décrivent toujours une crise de déplacement de masse, tandis que l’Union africaine appelle régulièrement à un cessez-le-feu vérifiable et à un processus inclusif conduit par les Soudanais eux-mêmes. À l’échelle régionale, l’IGAD, l’Union africaine, la Ligue des États arabes, l’ONU et l’Union européenne cherchent à coordonner leurs efforts, justement pour éviter que les initiatives concurrentes ne se neutralisent entre elles.
Ce que les forces réunies en Éthiopie ont rejeté
La rencontre d’Addis-Abeba a réuni, selon les comptes rendus disponibles, des représentants du Parti du Congrès, du parti Umma, de la coalition pacifiste Somoud et d’organisations de la société civile soudanaise. Leur position finale rejette la participation à tout dialogue convoqué par le général Abdel Fattah al-Burhan s’il reste limité à un camp ou s’il se déroule sans arrêt des combats. L’argument principal est politique autant que pratique : un processus de paix ne peut pas être crédible si l’un des deux pôles armés, en l’occurrence les Forces de soutien rapide du général Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, est absent du cadre de discussion.
Les participants disent aussi refuser une initiative qui, à leurs yeux, risque de légitimer un pouvoir militaire issu du coup d’État d’octobre 2021 et de figer de fait la fragmentation du pays. Cette lecture a déjà été exprimée par le bloc civil Somoud, qui avait dénoncé, début août, un dialogue interne piloté par l’armée comme une manœuvre susceptible de normaliser la division territoriale. Dans cette séquence, l’ancien Premier ministre Abdalla Hamdok s’est imposé comme l’une des voix les plus visibles du camp anti-guerre. Il a rappelé qu’aucun processus ne peut être sérieux tant que les armes parlent encore.
Le rejet ne tient donc pas seulement à un désaccord de calendrier. Il traduit une bataille sur la légitimité. Pour les forces civiles réunies en Éthiopie, il ne s’agit pas de savoir qui s’assoit autour d’une table, mais qui fixe les règles du jeu, qui protège les civils et qui garantit que la transition ne sera pas capturée par une partie au conflit. Dans les systèmes politiques fragilisés, cette différence est décisive : un dialogue sans cessez-le-feu et sans mécanisme de vérification devient vite un exercice de communication.
Une feuille de route civile face à la logique des armes
En réponse, les signataires d’Addis-Abeba avancent une contre-proposition structurée autour de trois axes : l’ouverture d’un couloir humanitaire d’urgence, l’instauration d’un cessez-le-feu permanent et la mise en place d’une gouvernance définie par la société civile. Cette séquence dit beaucoup du basculement en cours au Soudan. Avant même de parler de partage du pouvoir, les acteurs anti-guerre placent les secours, la protection des populations et la restitution d’un espace politique non militarisé au centre du débat.
Pour les habitants de Khartoum, d’Omdourman, d’El-Fasher ou d’El-Obeid, la différence est concrète. Un couloir humanitaire peut conditionner l’arrivée des médicaments, du carburant et des vivres. Un cessez-le-feu durable peut rouvrir les écoles, les marchés et les routes. Une gouvernance civile peut, enfin, éviter que chaque avancée militaire se transforme immédiatement en recomposition autoritaire. À l’inverse, pour les dirigeants militaires, l’enjeu est autre : contrôler le récit de la guerre, garder l’initiative diplomatique et présenter le dialogue comme un signe de retour à l’ordre. C’est précisément ce rapport de force que contestent les forces civiles.
La guerre soudanaise ne se limite plus à une confrontation armée. Elle a aussi provoqué un déplacement massif, des ruptures administratives, des marchés désorganisés et une pression énorme sur les États voisins. L’IOM suit toujours des millions de déplacés internes, tandis que les agences humanitaires alertent sur l’extension des besoins et les effets de l’insécurité sur les zones urbaines comme sur les périphéries rurales. Cette réalité explique pourquoi la question du dialogue ne peut pas être séparée de celle de l’accès humanitaire. Dans les faits, on ne négocie pas la paix de la même manière quand les civils se déplacent encore par centaines de milliers d’une région à l’autre.
Une séquence soudanaise qui parle à toute la région
Le cas soudanais a une portée africaine évidente. Il met à l’épreuve la capacité de l’Union africaine et de l’IGAD à défendre une solution réellement soudanaise, sans court-circuiter les acteurs civils ni laisser les armes dicter le format du règlement politique. Il teste aussi une idée devenue récurrente sur le continent : une paix durable ne tient pas si elle repose seulement sur des arrangements entre chefs militaires ou sur des médiations parallèles qui se concurrencent. L’Union africaine a d’ailleurs réaffirmé en juin son attachement à l’intégrité territoriale du Soudan et à un processus politique inclusif.
Pour l’Afrique du Nord comme pour la Corne de l’Afrique, l’enjeu dépasse le seul Soudan. Les flux de déplacés, les routes commerciales, la sécurité frontalière et les équilibres diplomatiques du voisinage immédiat dépendent tous de l’issue du conflit. L’Éthiopie, qui accueille ces consultations, se retrouve à nouveau dans un rôle de plateforme politique régionale. Addis-Abeba sert ici moins de simple lieu de rencontre que de test de crédibilité pour les médiations africaines. Si les discussions de paix continuent à se fragmenter, elles risquent d’installer durablement un scénario de double légitimité : d’un côté, l’autorité militaire ; de l’autre, des civils cherchant à maintenir vivant l’idée d’un État soudanais unifié, gouverné par des institutions civiles à Khartoum.
La suite se jouera dans les prochains rounds de consultation, dans la capacité des médiateurs à faire coïncider cessez-le-feu, accès humanitaire et architecture politique, et dans la possibilité d’empêcher que les lignes de front deviennent des frontières de fait. Au Soudan, le débat n’oppose pas seulement partisans et adversaires d’un dialogue. Il oppose deux manières de penser la fin de guerre : par la consolidation d’un pouvoir né des armes, ou par une transition où la société civile reprend la main depuis Khartoum jusqu’aux périphéries du pays.