Au Soudan, l’énergie redevient une ligne de front économique

Quand un pays en guerre cherche encore des partenaires pour l’électricité et le pétrole, le sujet dépasse la simple annonce d’un investissement. Au Soudan, la question est désormais de savoir ce qui peut redémarrer, où, et à quel rythme, alors que les infrastructures ont été abîmées et que Khartoum reste marquée par deux ans de conflit. L’enjeu est concret : sans courant stable, sans carburant et sans réparation des installations, la reprise économique reste bloquée.

Le dossier énergétique soudanais s’inscrit dans une guerre ouverte depuis avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. Cette fracture a touché les villes, les routes, les raffineries et les circuits d’investissement. L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires a estimé que, si la guerre se prolongeait jusqu’à fin 2025, l’économie soudanaise pourrait se contracter de plus de 40 % par rapport à 2022. Cette projection donne la mesure du choc, bien au-delà du seul secteur pétrolier.

Khartoum cherche des capitaux, Bakou avance ses pions

Le 20 août 2026, le ministre soudanais de l’Énergie, Al-Mu’tasim Ibrahim Ahmed, a reçu à Khartoum une délégation de l’Azerbaijani Energy Solutions Company, une société publique azerbaïdjanaise. Selon les comptes rendus publiés à Khartoum et recoupés par des médias régionaux, la discussion a porté sur l’électricité, les renouvelables et le pétrole. Le chef de la délégation a affirmé : « Aujourd’hui, nous sommes venus pour travailler ».

La société a présenté deux projets solaires à Khartoum, pour une capacité initiale combinée de 100 mégawatts, avec une montée progressive envisagée jusqu’à 1 000 mégawatts. Le ministère a, de son côté, évoqué des opportunités dans des blocs pétroliers situés dans des zones qu’il décrit comme sécurisées, ainsi qu’autour de la raffinerie de Port-Soudan. À ce stade, aucun accord n’a été signé. Les discussions restent donc à un stade exploratoire, dans un pays où les promesses d’investissement se heurtent à la sécurité, au financement et à la disponibilité technique.

Ce rapprochement n’est pas sorti de nulle part. En mai 2026, un comité technique conjoint s’était déjà réuni à Bakou. Les deux pays ont ensuite continué leurs échanges en marge de réunions liées à l’OPEP+ dans la capitale azerbaïdjanaise. Le Soudan tente ainsi de rouvrir plusieurs canaux diplomatiques à la fois : commerce, énergie, transport et infrastructure. Pour Khartoum, chaque visite compte, car le pays manque de partenaires capables d’assumer le risque politique d’un marché en reconstruction.

Un secteur pétrolier meurtri, des chiffres qui parlent d’eux-mêmes

Le terrain reste pourtant profondément dégradé. L’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires estime que le conflit pourrait faire perdre plus de 40 % de la taille de l’économie soudanaise d’ici la fin de 2025. Dans le même temps, les capacités industrielles et énergétiques ont reculé, surtout autour de Khartoum, où se concentraient une partie des actifs productifs et des sièges d’entreprise. L’économie formelle a été frappée de plein fouet, tandis que l’informel, plus mobile, a souvent servi de filet de survie.

Le cas de la raffinerie d’Al-Jaili résume cette fragilité. La plus grande raffinerie du pays, dotée d’une capacité de 100 000 barils par jour avant la guerre, a été gravement endommagée et est restée hors service. Des sources spécialisées et des dépêches publiées après les combats ont confirmé les attaques, les incendies et la désorganisation durable du site. Par ailleurs, des analyses récentes sur le secteur pétrolier soudanais décrivent une production nationale tombée à environ 24 000 barils par jour, tandis que les six raffineries du pays ne fonctionnent plus qu’à 15 à 20 % de leur capacité combinée de 144 000 barils par jour.

Le choc ne se limite pas aux usines. Il touche les finances publiques, la facture énergétique des ménages et les transports. Quand le carburant manque, les prix des denrées montent, les coupures se prolongent et les services urbains se dégradent. Dans les quartiers de Khartoum comme dans les États plus éloignés, l’économie quotidienne devient plus chère et plus lente. Les zones rurales, elles, paient souvent le prix fort à travers l’isolement, la hausse des coûts de mobilité et la pression sur l’agriculture irriguée.

La sortie de grands opérateurs complique encore le tableau. En décembre 2025, China National Petroleum Corporation a demandé l’arrêt anticipé de ses contrats sur le bloc 6 du Kordofan occidental, invoquant l’impossibilité de poursuivre l’activité dans un contexte de guerre et de destructions. Cette décision a confirmé qu’une partie du capital étranger préfère se retirer plutôt que de rester exposée à un environnement où les infrastructures et la sécurité ne sont plus garanties. L’intérêt affiché par Bakou prend donc place dans un vide laissé par d’autres.

Ce que cette ouverture dit du Soudan et de la région

Pour le Soudan, la recherche d’un partenaire azerbaïdjanais dit deux choses à la fois. D’abord, le pays veut montrer qu’il reste ouvert aux investissements malgré la guerre. Ensuite, il cherche à diversifier ses interlocuteurs au moment où certaines compagnies asiatiques revoient leurs positions. Cette diversification peut aider à relancer des projets solaires ou à préparer une remise en état partielle des installations pétrolières. Mais elle ne remplace ni un cadre sécuritaire stable, ni une garantie de financement, ni une gouvernance claire des contrats.

Pour la population, l’enjeu est plus immédiat. Une centrale réhabilitée, même petite, peut soulager une ville. Une chaîne logistique pétrolière remise en route peut alléger la pression sur le transport et sur les prix. Mais les retombées ne seront pas uniformes. Les grandes villes et les corridors logistiques profiteront d’abord d’un éventuel redémarrage. Les périphéries, elles, n’en verront les effets que plus tard, si les routes, la sécurité et les réseaux de distribution suivent.

À l’échelle continentale, le cas soudanais rappelle une réalité souvent sous-estimée : dans un conflit prolongé, l’énergie n’est pas seulement un secteur économique, c’est un levier de souveraineté. Pour l’Union africaine, pour les mécanismes régionaux de paix et pour les investisseurs du continent, le Soudan pose une question très simple : comment réengager un pays en guerre sans confondre annonce diplomatique et reprise réelle de production ? La réponse dépendra des prochains mois, de la sécurité autour des actifs stratégiques et de la capacité des autorités à transformer des discussions en chantiers visibles.