Quand la riposte devient elle-même un risque
En République démocratique du Congo, lutter contre Ebola ne consiste pas seulement à suivre les chaînes de contamination. Il faut aussi protéger celles et ceux qui cherchent les malades, sécurisent les enterrements et désinfectent les lieux de soins. Quand une ambulance est caillassée ou qu’un volontaire est pris pour cible, ce n’est pas seulement une équipe qui recule. C’est toute la chaîne de réponse qui perd du temps, de la confiance et parfois des vies.
Le problème n’est pas nouveau. L’épidémie d’Ebola qui a frappé l’Est congolais entre août 2018 et juin 2020 s’est déroulée dans un environnement de conflit armé, de rumeurs et de forte mobilité des populations. L’Organisation mondiale de la santé a confirmé sa fin le 25 juin 2020, après 3 470 cas et 2 287 décès, dans ce qui est devenu la deuxième flambée la plus meurtrière de l’histoire du pays. UNICEF a parlé, au même moment, d’une crise de 23 mois menée dans des conditions particulièrement dures.
Des volontaires visés, des équipes freinées
Dans ce contexte, le Mouvement de la Croix-Rouge a alerté sur une multiplication des violences contre ses volontaires engagés dans la riposte. Les incidents rapportés touchaient plusieurs provinces de l’Est, notamment le Nord-Kivu, l’Ituri et le Haut-Uélé. À Beni, dans le Nord-Kivu, des volontaires ont été agressés et du matériel de riposte a été détruit. À Malikuti, dans le Haut-Uélé, des volontaires ont été blessés alors qu’ils participaient à un enterrement digne et sécurisé. À Aru, en Ituri, un convoi venu d’Ouganda a aussi été attaqué, avec des ambulances vandalisées. Ces faits illustrent un même mécanisme : la violence se fixe souvent sur le moment le plus sensible de la réponse, celui du contact direct avec les familles et les corps.
La Croix-Rouge congolaise avait déjà payé un lourd tribut à la peur autour des enterrements sécurisés. En janvier 2020, deux volontaires ont été grièvement blessés lors d’une intervention près de Mambasa, après qu’une famille avait accepté l’inhumation puis qu’une rumeur a provoqué une attaque contre l’équipe. L’épisode résumait une difficulté récurrente en RDC : la population veut protéger ses rites, tandis que les équipes sanitaires doivent empêcher la transmission d’un virus hautement contagieux après un décès.
La santé publique, dans ce type d’épidémie, dépend donc autant de la logistique que de l’adhésion des communautés. L’OMS rappelle qu’un assaut contre un service de santé peut interrompre les soins, faire fuir les équipes et laisser des foyers de transmission hors de contrôle. Dans l’Est congolais, les attaques contre les personnels de santé ont longtemps été liées à la fois à l’insécurité armée, à la défiance envers l’État et à la circulation de rumeurs sur la maladie.
Kinshasa, les provinces de l’Est et le poids de la confiance
Pour Kinshasa, le défi dépasse la seule gestion d’une urgence sanitaire. Il touche à la capacité de l’État à travailler avec ses relais locaux dans des provinces où les services publics sont fragiles et où l’autorité administrative ne suffit pas toujours à convaincre. Dans le Nord-Kivu et l’Ituri, les équipes de santé ont souvent dû négocier avec les chefs communautaires, les familles, les soignants de proximité et les leaders religieux pour faire accepter l’isolement des cas, la traçabilité des contacts et les enterrements sécurisés. Sans cette médiation, la riposte se heurte à la résistance, même quand les moyens techniques existent.
La séquence Ebola a aussi montré l’importance des réseaux africains et régionaux. La réponse n’a pas reposé sur Kinshasa seule, mais sur un ensemble d’acteurs congolais, africains et multilatéraux. La Croix-Rouge de la RDC, l’OMS, l’UNICEF et d’autres partenaires ont soutenu la surveillance, la vaccination, les soins, la communication et la protection des équipes. En 2020, l’OMS soulignait encore que l’épidémie était survenue dans une zone de conflit actif, ce qui compliquait l’accès aux communautés et la continuité des opérations.
Il faut aussi rappeler une réalité congolaise : les provinces ne vivent pas toutes l’épidémie de la même manière. Les villes comme Beni, Bunia ou Mbandaka concentrent les flux, les rumeurs et les réponses institutionnelles. Les territoires plus isolés, eux, dépendent davantage des volontaires, des relais communautaires et des ambulances capables de circuler sur des routes difficiles. Quand ces véhicules sont endommagés, la distance entre un cas suspect et un centre de traitement s’allonge immédiatement. La conséquence est concrète : davantage de retards, davantage d’exposition des familles, davantage de pression sur les structures de santé.
Au-delà d’Ebola, une leçon pour toute la région
La portée de cette affaire dépasse la RDC. Dans la sous-région des Grands Lacs, la circulation des personnes, des marchés et des travailleurs humanitaires rend chaque crise sanitaire potentiellement transfrontalière. C’est vrai pour Ebola, mais aussi pour d’autres épidémies. L’attaque de volontaires ou la destruction d’une ambulance ne sont donc jamais un incident purement local. Elles affaiblissent un maillon régional de sécurité sanitaire, au moment même où les pays de la Communauté d’Afrique de l’Est et les voisins de la RDC surveillent de près les mouvements de population.
Sur le plan continental, la leçon est nette : la réponse aux épidémies ne gagne pas seulement dans les laboratoires, mais aussi dans la relation de confiance avec les communautés. L’Afrique a payé cher cette vérité en RDC, où l’OMS a documenté des centaines d’attaques contre les soins dans les zones touchées par Ebola. La question n’est donc pas de savoir si la riposte technique est prête. La vraie question est de savoir si le terrain social l’est aussi. C’est là que se joue, encore, l’efficacité de la santé publique congolaise et régionale.