Transformer plus près des vergers, un enjeu devenu stratégique

En Tanzanie, la noix de cajou ne manque pas. Ce qui manque encore, c’est surtout la capacité de la transformer sur place. À Dodoma, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage, mais de capter plus de valeur avant que la matière première ne quitte le pays. Le dossier est économique, social et industriel à la fois. Il touche les revenus des producteurs, l’emploi en zone rurale et la place du pays dans les échanges de l’Afrique de l’Est.

Cette orientation s’inscrit dans une stratégie nationale plus large. La Tanzanie veut faire monter son agriculture en gamme d’ici 2030, tout en renforçant la transformation locale des produits exportés. Dans l’anacarde, cette ligne est claire : la production doit continuer de progresser, mais les usines doivent suivre. Le gouvernement a aussi structuré le secteur par la loi sur l’industrie de l’anacarde, qui confie au Cashewnut Board of Tanzania la régulation de la production, du tri, de la transformation et de la commercialisation.

Un investissement algérien qui arrive dans un paysage déjà en mutation

Selon l’ambassade de Tanzanie à Alger, le groupe algérien Anacard’Or Cashew prévoit de construire trois unités modernes de transformation dans le pays. Une première installation est annoncée à Masasi, dans la région de Mtwara, via une coentreprise avec un partenaire local, Kilimanjaro Nuts Limited. Le calendrier évoque la préparation d’entrepôts à Masasi, puis l’arrivée d’équipements en provenance du Vietnam à partir de janvier 2027. Le montant de l’investissement n’a pas été communiqué.

Ce projet ne part pas de zéro. À Mtwara, le site de Maranje a déjà été identifié comme futur parc industriel de l’anacarde. Le Cashewnut Board of Tanzania y a sécurisé 1 572 acres, soit plus de 630 hectares, pour accueillir des unités de transformation, des entrepôts, un laboratoire et des espaces de stockage. Les autorités affichent aussi des incitations fiscales et foncières pour attirer des investisseurs tanzaniens et étrangers.

Dans la même région, les infrastructures existent en partie, mais l’écosystème industriel reste à consolider. Le bureau régional du service tanzanien de développement industriel rappelle que Mtwara dispose d’un potentiel agricole élevé, mais d’une base industrielle encore limitée. La transformation des produits agricoles y reste donc une priorité visible, pas une habitude installée.

La production grimpe, mais l’usine ne suit pas encore

Les chiffres montrent le déséquilibre. Pour la campagne 2025/2026, la production tanzanienne de noix de cajou a atteint 617 683 tonnes, en hausse de 17 % sur un an, selon une estimation relayée par la presse nationale à partir de données sectorielles. Le gouvernement vise 750 000 tonnes en 2026/2027, puis 1 million de tonnes d’ici 2030. En parallèle, l’objectif officiel reste de transformer localement 60 % de la récolte, contre un niveau encore inférieur aujourd’hui.

Le contraste est net. Le pays a déjà augmenté sa production sur une décennie, passant de 155 244 tonnes en 2015/2016 à plus de 617 000 tonnes en 2025/2026, d’après les données gouvernementales. Mais les capacités de transformation demeurent en retard. Un rapport du Tanzanian Investment Centre estime la capacité installée des grandes usines à environ 140 000 tonnes par an, soit bien en deçà du volume disponible. Autrement dit, la matière première existe, mais la chaîne de valeur ne l’absorbe pas encore à la même vitesse.

Ce décalage explique l’intérêt porté aux investisseurs privés. Le secteur public pose le cadre, mais il ne peut pas, seul, financer toutes les usines, les lignes de décorticage, les entrepôts et la formation technique. Le Conseil tanzanien de l’anacarde pousse donc depuis plusieurs années pour attirer des capitaux et améliorer l’environnement des affaires. La transformation locale n’est plus un slogan. C’est un test industriel.

Ce que change la montée en gamme pour les producteurs et pour l’économie

Pour les planteurs du sud tanzanien, l’enjeu est concret. Vendre des noix brutes rapporte moins que livrer une matière déjà décortiquée et valorisée. Mais la transformation locale peut aussi absorber davantage de main-d’œuvre, notamment des femmes et des jeunes dans les bassins agricoles de Mtwara, Lindi et des zones voisines. Elle peut également réduire la dépendance à des acheteurs étrangers qui captent aujourd’hui l’essentiel de la marge.

La filière a aussi une portée budgétaire. Les exportations de cajou restent une source importante de devises pour la Tanzanie, comme le rappelle le portail commercial officiel. Chaque tonne transformée localement garde davantage de valeur dans le pays, via les emplois, la fiscalité, les services logistiques et les sous-produits. Le gouvernement cite d’ailleurs des usages dérivés plus larges, du jus à l’huile, pour montrer que la filière peut nourrir un tissu agro-industriel plus dense.

Mais le passage à l’échelle suppose plus que des annonces. Les industriels évoquent encore des obstacles classiques : financement, équipements, permis, énergie, approvisionnement régulier et qualité du produit brut. En avril 2026, des transformateurs ont d’ailleurs plaidé pour un meilleur climat des affaires, alors même que le pays affirme vouloir aller vers 60 % de transformation locale à l’horizon 2030. La question n’est donc pas seulement d’ouvrir des usines, mais de les faire tourner durablement.

Une filière tanzanienne observée bien au-delà de Dodoma

Le cas tanzanien compte au niveau régional. Dans la Communauté d’Afrique de l’Est, il illustre une question commune à plusieurs économies africaines : comment sortir du modèle d’exportation brute sans bloquer la production agricole ? La réponse passe souvent par les mêmes leviers : parcs industriels, incitations ciblées, financement adapté et politique d’achats mieux structurée. La Tanzanie avance dans cette direction, avec l’anacarde comme filière pilote.

La portée continentale est tout aussi claire. Si les capacités annoncées à Maranje et dans les autres unités se concrétisent, la Tanzanie pourra consolider sa place parmi les grands producteurs africains, tout en montrant qu’une montée en gamme est possible dans une culture longtemps dominée par l’exportation brute. La prochaine étape à surveiller sera donc moins l’annonce de nouveaux projets que leur mise en service effective, à mesure que le pays vise la campagne 2026/2027 puis l’échéance 2030.