À Conakry, la pluie révèle surtout une fragilité urbaine devenue chronique

Quand l’eau tombe fort sur Conakry, elle ne se contente pas de remplir les caniveaux. Elle met aussi à nu des zones habitées au contact direct d’infrastructures précaires, de pentes instables et de déchets accumulés depuis des années. Dans la capitale guinéenne, le drame survenu à Dar Es Salam rappelle qu’un problème d’assainissement peut, en quelques heures, se transformer en catastrophe humaine.

Dar Es Salam n’est pas une décharge comme les autres. C’est le principal site d’enfouissement à ciel ouvert de Conakry, dans une ville où la croissance démographique, l’extension des quartiers et les difficultés de collecte des déchets ont longtemps pris de vitesse la planification urbaine. Les autorités guinéennes avaient déjà évoqué, depuis 2025, la fermeture progressive du site et sa sécurisation, dans un contexte où la gestion des déchets est devenue un dossier sanitaire autant que politique.

Ce qui s’est passé dans la nuit de samedi à dimanche

Selon les premiers bilans recoupés, la coulée de déchets a été déclenchée par de fortes pluies tombées au milieu de la nuit, autour de 2 heures du matin, sur la grande décharge de Dar Es Salam. L’éboulement a enseveli des abris et des habitations de fortune installés à proximité immédiate du site. Le bilan officiel communiqué par les autorités fait état de 30 morts, de six blessés graves et de plusieurs maisons détruites.

Ce type de drame ne surgit pas dans le vide. Dès 2017, un éboulement partiel sur une autre décharge de la banlieue de Conakry avait déjà fait au moins huit morts, selon les bilans de l’époque, après des pluies torrentielles. Huit ans plus tard, le scénario se répète presque à l’identique : une masse de déchets saturée d’eau, des habitations exposées, des secours lancés dans l’urgence et des familles qui cherchent encore des proches disparus.

Sur place, le gouvernement a annoncé des mesures d’urgence, dont la mise en sécurité du périmètre et la relocalisation des familles encore installées à proximité du site. La ministre de l’Administration du territoire et de la Décentralisation, Dienabou Touré, a assuré que les ménages restants seraient déplacés ailleurs. Les premières opérations ont été engagées avec les équipes de secours et les autorités locales.

Un accident, mais aussi un échec d’aménagement

Le drame de Dar Es Salam ne relève pas seulement de la météo. Il met en cause des années de concentration des déchets au même endroit, dans un espace devenu trop étroit pour la ville et trop dangereux pour les riverains. Les autorités guinéennes avaient déjà reconnu l’urgence environnementale et sanitaire du site en 2025, en évoquant sa délocalisation et un projet de centre d’enfouissement technique à Baritodhé. En juin 2026, elles parlaient encore de fermeture prochaine et de modernisation de la gestion des déchets.

Dans les faits, la décharge a continué d’absorber les déchets de la capitale, tandis que des familles vivaient au bord même du tas d’ordures, souvent faute d’alternative foncière abordable. Cette réalité dit beaucoup de la ville africaine contemporaine : l’expansion urbaine y avance plus vite que les réseaux d’assainissement, les bassins de rétention, les voies de drainage et les dispositifs de relogement. Quand la pluie arrive, ce sont les habitants les plus proches des marges urbaines qui paient le prix fort.

La dimension sociale est décisive. Les quartiers populaires autour de Conakry supportent le bruit, les fumées, les odeurs, puis les écoulements toxiques pendant l’hivernage. L’activité informelle autour des déchets permet parfois de survivre, mais elle expose aussi à des risques permanents. Dans une capitale où les revenus sont inégaux et où le logement reste un casse-tête, l’installation près d’une décharge devient souvent une solution subie plutôt qu’un choix.

Ce que cela dit de la Guinée et de l’Afrique de l’Ouest

La Guinée n’est pas seule face à ce défi. Dans plusieurs capitales ouest-africaines, la gestion des déchets, le drainage des eaux pluviales et le contrôle de l’urbanisation informelle avancent en ordre dispersé. La CEDEAO a souvent mis l’accent sur la résilience climatique et la protection civile, mais l’exécution locale dépend surtout des budgets municipaux, de l’État central et de la coordination technique. À Conakry, l’épisode de Dar Es Salam montre que l’adaptation urbaine n’est plus un sujet périphérique ; c’est une question de sécurité publique.

Ce drame résonne aussi avec les épisodes récents de glissements de terrain et d’inondations dans la sous-région. En 2025, à Manéah, non loin de Conakry, un glissement de terrain avait fait au moins 11 morts et 10 blessés selon le bilan officiel. La répétition de ces catastrophes rappelle que l’hivernage ouest-africain n’est pas seulement une saison de pluies ; c’est désormais un test annuel pour les systèmes d’alerte, les plans d’urbanisme et la capacité des États à empêcher l’installation humaine dans les zones à risque.

À l’échelle continentale, le cas guinéen rejoint un enjeu plus large : la gestion des déchets en ville devient un sujet climatique, sanitaire et social. Les politiques de transition urbaine, de recyclage et de valorisation énergétique ne restent crédibles que si elles s’accompagnent de sites sécurisés, de réseaux de collecte réguliers et de relogements effectifs. Sans cela, les décharges continuent de servir de solutions provisoires jusqu’au jour où elles cèdent. À Conakry, ce jour-là est arrivé.

La suite dépendra de trois échéances très concrètes : la fin des recherches de victimes, la mise en œuvre réelle du déplacement des familles, et la capacité des autorités à fermer ou réhabiliter Dar Es Salam sans déplacer le risque vers un autre quartier. En Guinée, le chantier de l’assainissement est désormais inséparable de celui de la sécurité urbaine.