Quand le fleuve se retire, la guerre gagne du terrain
Au Soudan, la faim ne vient jamais d’une seule cause. Elle avance quand la guerre coupe les routes, quand les marchés se vident, et quand la pluie se dérègle. Dans un pays déjà épuisé par le conflit, les berges du Nil qui s’assèchent et les sols qui se fissurent rappellent une réalité simple : sans eau, il devient plus difficile de semer, de récolter et de nourrir des familles déjà fragilisées.
Cette vulnérabilité s’inscrit dans une crise plus large. Depuis le déclenchement des combats en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide, le Soudan est devenu la plus grande crise de déplacement interne au monde. Les agences onusiennes y décrivent aussi la plus grave urgence alimentaire de la planète, avec des conséquences qui touchent Khartoum, le Darfour, le Kordofan, le Nil Bleu et les zones agricoles dépendantes des saisons.
Le choc climatique s’ajoute à l’effondrement des récoltes
Le phénomène El Niño, qui naît dans l’océan Pacifique mais modifie les régimes de pluie à distance, a aggravé l’équation. L’Organisation météorologique mondiale a confirmé que l’épisode 2023/2024 a été d’intensité forte et qu’il a contribué à des records de chaleur à l’échelle mondiale. Dans la Corne de l’Afrique, l’IGAD rappelle que l’oscillation El Niño–La Niña influence fortement les pluies, les pâturages et les récoltes. Au Soudan, cela se traduit par des saisons plus erratiques et par des récoltes plus exposées aux à-coups climatiques.
La FAO a averti que la campagne agricole soudanaise se déroule dans un contexte de risque climatique accru, renforcé par El Niño. L’agence souligne aussi qu’une partie des effets se manifeste par des pluies tardives ou insuffisantes, ce qui pèse sur les semis et sur la disponibilité de l’eau dans les zones dépendantes du Nil et des cours d’eau saisonniers. Dans un pays où l’agriculture emploie une grande partie des ménages, le moindre décalage de pluie se répercute vite sur les revenus, les prix et l’accès à l’alimentation.
Les chiffres de la faim donnent la mesure du basculement
Les données les plus récentes confirment l’ampleur du choc. En juillet 2025, la FAO, le PAM et l’UNICEF ont indiqué que près de 19,5 millions de personnes au Soudan étaient en insécurité alimentaire aiguë, soit environ deux habitants sur cinq. L’année précédente, d’autres analyses allaient plus loin encore, avec 24,6 millions de personnes projetées en crise ou au-delà entre décembre 2024 et mai 2025, dont plus de huit millions en urgence et plus de 600 000 en catastrophe alimentaire. Ces écarts reflètent l’évolution d’un conflit qui déplace sans cesse les populations et bloque l’accès humanitaire.
Le territoire est inégalement touché. Les zones de production du centre et de l’ouest, comme Al Jazira et le Darfour, ont vu leurs cycles agricoles perturbés par les combats, les pillages et les déplacements. Là où les familles ont pu rester, beaucoup ont réduit le nombre de repas, vendu du bétail ou abandonné des terres devenues trop risquées à cultiver. Là où elles ont fui, la pression s’est déplacée vers les villes, les camps, les localités d’accueil et les marchés déjà fragiles.
Pour Khartoum, les États ruraux et la région, le coût est différent
À Khartoum, la crise se lit dans l’effondrement des services, la hausse des prix et l’insécurité des quartiers. Dans les campagnes, elle se lit dans les champs laissés en friche, le manque d’intrants et la perte des moyens de subsistance. Pour les éleveurs, la contraction des pâturages et les difficultés d’accès à l’eau fragilisent encore davantage des économies déjà précaires. Pour les commerçants, l’irrégularité des routes et la fragmentation du pays compliquent l’acheminement des denrées. La faim n’a donc pas le même visage selon que l’on vit dans une capitale bombardée, une zone agricole ou un couloir de déplacement.
Le Soudan n’est pas isolé dans cette épreuve. Il appartient à l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique, qui suit de près les impacts des chocs climatiques sur les récoltes, les pâturages et les mobilités. Les pays voisins — Tchad, Égypte, Éthiopie, Soudan du Sud — absorbent aussi une partie des déplacés et des tensions sur les marchés alimentaires. La crise soudanaise déborde donc ses frontières : elle pèse sur les échanges frontaliers, les prix des céréales et les capacités d’accueil humanitaire de toute la région.
Ce qu’il faut surveiller maintenant
Le point décisif n’est pas seulement météo. Il est politique et logistique. Tant que les combats se poursuivent, chaque épisode de sécheresse, chaque retard de pluies et chaque montée des prix risque de transformer une tension agricole en crise alimentaire ouverte. Les avertissements de la FAO, de l’OMM, de l’IGAD et des agences humanitaires convergent sur un point : sans accès sûr aux zones de culture, sans protection des marchés et sans reprise minimale des services, la prochaine saison agricole restera sous menace.
À l’échelle africaine, le cas soudanais rappelle une leçon devenue centrale pour l’Union africaine et les organisations régionales : le climat n’explique pas la guerre, mais il en amplifie les dégâts. Dans un pays déjà frappé par le déplacement massif de sa population, la résilience alimentaire dépendra autant de l’évolution des pluies que d’une trêve durable, de couloirs humanitaires et d’une remise en route des campagnes agricoles autour de Khartoum et dans les États ruraux.