Une stabilité encore hors de portée

À Tripoli, l’État libyen continue de tenir debout sans vraiment se réunifier. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, le pays reste traversé par deux centres de pouvoir, des appareils sécuritaires concurrents et des circuits économiques qui se superposent plus qu’ils ne s’additionnent. Pour les Libyens, la question n’est plus seulement de savoir qui gouverne. Elle est de savoir comment gouverner un pays où chaque institution dispose encore de sa propre base, de ses propres alliances et, parfois, de ses propres moyens de pression.

Ce blocage ne concerne pas seulement la capitale. Il pèse aussi sur Benghazi, dans l’est, sur les grandes villes du littoral, sur le sud plus exposé aux trafics et à l’insécurité, et sur l’économie informelle qui s’adapte à chaque bascule politique. En Afrique du Nord, la Libye n’est pas isolée. Elle reste un nœud de circulation pour les hydrocarbures, les flux migratoires, les rivalités régionales et les médiations menées par l’ONU et l’Union africaine.

Des institutions rivales, mais un même verrou

Le cœur du problème est connu. Depuis l’échec des élections nationales attendues en décembre 2021, la transition s’est enlisée. L’ONU a répété que le statu quo n’est pas tenable, tout en soutenant une nouvelle feuille de route politique et des scrutins municipaux par étapes. En décembre 2024, le Conseil de sécurité a encore été informé que des options de calendrier et de cadre électoral devaient être proposées pour remettre le pays sur une trajectoire crédible.

Le paysage institutionnel reste donc éclaté entre l’Ouest, autour de Tripoli, et l’Est, autour de Benghazi. Dans les faits, deux exécutifs se disputent la légitimité, tandis que des responsables locaux, des groupes armés et des réseaux administratifs défendent les avantages acquis depuis 2011. La réunification ne serait pas qu’un accord politique. Elle obligerait à redistribuer les postes, les budgets, les accès à la rente et les leviers de sécurité. C’est précisément ce que beaucoup d’acteurs redoutent.

La scène politique en subit la conséquence directe : les partis, apparus en nombre après la révolution, ont perdu de l’influence face à des hommes forts, des réseaux territoriaux et des institutions de fait. L’Union africaine a, de son côté, renforcé sa présence diplomatique. En février 2025, elle a soutenu la signature de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, présentée comme une étape utile, mais encore loin d’un règlement durable.

Le pétrole, colonne vertébrale et ligne de fracture

En Libye, le pétrole est à la fois la principale richesse et le principal facteur de dépendance mutuelle. Les données du Fonds monétaire international et des rapports onusiens montrent une production autour de 1,5 million de barils par jour en 2025, avec des exportations qui restent le pilier des recettes extérieures. Dans le même temps, la Banque centrale de Libye, basée à Tripoli, a annoncé en avril 2026 l’adoption du premier budget unifié depuis plus de treize ans. C’est un signal politique important. Mais il ne dissout pas la rivalité de fond entre l’Est producteur et l’Ouest gestionnaire.

Les chiffres de la Banque centrale confirment aussi le caractère central des hydrocarbures : en 2025, les recettes publiques ont atteint environ 136,87 milliards de dinars, dont 99,6 milliards issus des ventes de pétrole. Autrement dit, l’État libyen vit encore presque entièrement de la rente énergétique. Cette dépendance explique pourquoi les institutions rivales peuvent s’opposer politiquement tout en restant économiquement imbriquées. Sans flux pétrolier, le système se bloque. Avec ce flux, il se prolonge.

C’est aussi ce qui rend les attaques récentes si sensibles. Au début d’août 2026, des drones ont visé des installations énergétiques à Zawiya, à l’ouest de Tripoli, provoquant incendies, coupures et tensions autour d’un site qui abrite une raffinerie, un terminal et une centrale électrique. Au même moment, un officier du renseignement militaire lié au camp de l’Est a été tué dans l’est du pays, dans un contexte de rivalités sécuritaires persistantes. Ces épisodes rappellent que les infrastructures énergétiques et la sécurité intérieure restent des fronts ouverts.

À Zawiya, les impacts sont très concrets. Les habitants subissent les coupures, les entreprises perdent en visibilité, et l’approvisionnement national en électricité devient plus fragile. À l’inverse, pour les acteurs armés ou politiques qui contrôlent le terrain, chaque crise renforce la valeur du rapport de force. La même scène se lit donc à deux niveaux : une perte nette pour la population, une ressource tactique pour ceux qui négocient depuis la force.

Une crise libyenne qui déborde les frontières

La Libye pèse au-delà de ses frontières parce qu’elle relie plusieurs dossiers africains à la fois : sécurité au Sahel, routes migratoires, gestion des hydrocarbures, circulation des armes et diplomatie régionale. L’Union africaine parle désormais de réconciliation, l’ONU de feuille de route électorale, et les institutions financières de consolidation budgétaire. Ces trois lectures ne sont pas contradictoires. Elles montrent au contraire qu’aucune sortie de crise ne sera purement institutionnelle, purement sécuritaire ou purement économique. Il faudra les trois à la fois.

Le prochain test ne viendra pas seulement d’un sommet ou d’une déclaration. Il viendra de la capacité des autorités rivales à maintenir le budget unifié, à protéger les infrastructures énergétiques et à créer un cadre électoral accepté par les principaux blocs. Sans cela, la Libye restera dans cet entre-deux où l’État existe, mais sans pleine autorité ; où les richesses circulent, mais sans légitimité partagée ; où la transition dure tellement qu’elle finit par devenir un système.