Une crise qui dépasse les chiffres

En Somalie, la faim ne se mesure plus seulement en statistiques. Elle se lit dans les camps de déplacés, dans les villages où les récoltes ont échoué, et dans les files devant les centres nutritionnels de Mogadiscio et des régions du Sud. Le pays entre dans une nouvelle phase de tension alimentaire, alors même que l’aide internationale se contracte.

Le dernier suivi des agences des Nations unies situe à 6,5 millions le nombre de Somaliens exposés à une faim aiguë entre février et mars 2026, soit environ un tiers de la population. Dans le même temps, près de 1,84 million d’enfants de moins de cinq ans sont projetés en malnutrition aiguë cette année, dont environ 483 000 cas sévères. Ce basculement n’est pas un accident isolé. Il résulte d’un mélange durable de sécheresse, de déplacements, d’insécurité et de financements insuffisants.

La Somalie face à une aide qui s’érode

Le programme alimentaire mondial dit aujourd’hui disposer d’environ 10 % des ressources qu’il avait en 2022, au moment où la Somalie avait échappé de peu à la famine. Cette réduction change tout. Elle oblige les équipes à cibler au plus serré, en donnant la priorité aux enfants les plus atteints, sans pouvoir élargir l’assistance aux mères ni augmenter les rations pour les familles les plus fragiles.

Le mécanisme est simple, mais brutal. Quand les bailleurs réduisent leurs contributions ou déplacent leurs fonds vers d’autres crises, les chaînes d’aide se rétrécissent. En Somalie, cela se traduit par moins de distributions, moins de soutien nutritionnel et moins de capacité à prévenir une dégradation rapide dans les zones déjà exposées. L’IPC, le Cadre intégré de classification de la sécurité alimentaire, signale d’ailleurs une baisse de 27 % de l’assistance humanitaire en janvier 2026 par rapport à l’année précédente.

Dans le sud du pays, notamment dans les zones touchées par les déplacements internes, l’effet est immédiat. Les familles qui ont quitté leurs terres perdent à la fois leurs revenus agricoles, leur bétail et leurs filets de solidarité. À Qoryoley, dans le Bas-Shabelle, comme dans d’autres districts du Sud, beaucoup dépendent de petits travaux journaliers, de marchés précaires ou d’activités informelles. Quand ces revenus s’arrêtent, le repas du jour disparaît avec eux.

Ce que révèle la crise somalienne

La Somalie appartient à la zone de travail de l’IGAD, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, un espace où la sécheresse, les conflits et les déplacements se croisent souvent avec une dépendance élevée à l’aide extérieure. Le cas somalien rappelle aussi une réalité plus large de la Corne de l’Afrique : lorsqu’un choc climatique s’ajoute à une économie fragile, la sécurité alimentaire devient une question de survie nationale, pas seulement d’assistance humanitaire.

Les enfants sont les premiers touchés, mais pas les seuls. Les mères enceintes ou allaitantes, les ménages dirigés par des femmes, les personnes déplacées et les familles rurales sans accès stable à l’eau sont exposés à des risques plus élevés. UNICEF estime qu’en 2026, la Somalie devra faire face à une forte détérioration des conditions humanitaires, avec au moins 4,8 millions de personnes en besoin urgent d’assistance. L’agence souligne aussi que la crise nutritionnelle pèse sur le système de santé, déjà fragile.

Cette pression n’affecte pas seulement les campagnes. Les villes absorbent aussi une partie des déplacés, ce qui accroît la demande en eau, en soins et en nourriture dans les quartiers périphériques de Mogadiscio et d’autres centres urbains. Dans un pays où l’économie informelle domine largement, la perte d’un petit revenu quotidien peut faire basculer un foyer entier vers l’insécurité alimentaire en quelques jours.

Le retour régulier du risque de famine en Somalie interroge enfin la capacité du système humanitaire à tenir dans la durée. En 2022, l’urgence avait mobilisé des moyens importants. En 2026, les mêmes signaux d’alerte existent, mais la marge de réponse s’est réduite. Les prochaines semaines seront décisives, car la saison des pluies peut atténuer certains effets de la sécheresse, sans corriger à elle seule le manque de ressources ni les obstacles d’accès.