Au nord du Togo, une affaire qui dépasse un simple tournage

Dans le nord du Togo, un tournage peut vite devenir une affaire d’État. Quand des professionnels de l’image sont arrêtés, la question ne porte pas seulement sur leur présence sur le terrain. Elle touche aussi à la circulation de l’information, à l’encadrement administratif et à la manière dont Lomé gère les regards étrangers sur son territoire.

Depuis le 27 juillet 2026, deux réalisateurs français, Gaël Mocaër et Sebastian Perez Pezzani, ainsi que leur collaborateur togolais Fred Vedomey, sont privés de liberté au Togo. Reporters sans frontières demande leur libération immédiate. Les familles disent redouter pour leur santé, et l’une d’elles évoque des problèmes médicaux sérieux dans le cas de Sebastian Perez Pezzani.

L’affaire prend d’autant plus de relief qu’elle survient dans un pays où l’espace médiatique reste étroitement surveillé et où les autorisations de tournage obéissent à des procédures précises. Au Togo, la production audiovisuelle relève d’un cadre administratif qui passe par le ministère chargé de la Culture et par les services compétents de la régulation de la communication.

Ce que disent les autorités, ce que contestent les proches

Selon les éléments rendus publics, les trois hommes ont d’abord été arrêtés dans la région de Kara, au nord du pays, puis placés en détention provisoire et inculpés pour « fausses déclarations ». L’agence AP rapporte qu’ils ont été arrêtés le 27 juillet, brièvement relâchés le 30 juillet, puis de nouveau interpellés avant leur transfert vers Lomé.

RSF affirme que les deux Français travaillaient sur un épisode de la série documentaire « Les routes de l’impossible » pour la télévision publique française. L’organisation soutient qu’ils avaient sollicité les autorisations nécessaires et que leurs démarches étaient en règle. Cette version est contestée par le ministre togolais de la Culture, Isaac Tchiakpé, qui a déclaré à l’AP que le ministère n’avait pas délivré l’autorisation présentée par RSF.

La Haute Autorité de régulation de la communication écrite, audiovisuelle et numérique, la HARC, affirme de son côté n’avoir reçu aucune demande d’accréditation de la part des intéressés ou de France Télévisions. Le régulateur dit ne pas avoir été informé de leur arrivée ni de leurs activités de tournage dans le nord du pays. Il renvoie donc la suite du dossier à la justice togolaise.

Cette divergence est centrale. Elle oppose une lecture fondée sur les autorisations obtenues auprès d’un ministère et une lecture fondée sur l’absence d’accréditation auprès du régulateur. Au Togo, comme dans plusieurs États ouest-africains, la frontière entre autorisation culturelle, formalité administrative et contrôle médiatique reste sensible.

Un dossier révélateur du climat autour des médias

Le Togo n’est pas un terrain neutre pour les journalistes étrangers. En 2025, les autorités togolaises avaient suspendu pour trois mois les diffusions de Radio France Internationale et de France 24, en invoquant des contenus jugés inexacts et biaisés lors des mobilisations contre le pouvoir. RSF rappelle aussi que le pays a déjà expulsé ou sanctionné des journalistes étrangers par le passé.

Le classement de RSF place le Togo dans une zone de vigilance sur la liberté de la presse. L’indicateur évolue chaque année, mais le message reste le même : le travail des médias peut se heurter à des suspensions, à des plaintes et à des décisions administratives rapides.

Le contexte sécuritaire ajoute une autre couche. Dans le nord du Togo, la proximité avec le Burkina Faso et la zone des trois frontières pèse sur les déplacements, les reportages et les projets de terrain. Les autorités togolaises restent attentives aux passages non signalés dans cette partie du pays, où la présence de groupes armés dans la sous-région alimente la prudence administrative.

Pour les familles, l’enjeu est immédiat : l’état de santé des détenus, les conditions de détention et la rapidité des procédures. Pour les autorités, l’affaire touche à la souveraineté, au respect des formalités et au contrôle des flux d’images dans une zone jugée sensible. Entre les deux, la justice togolaise devient l’arbitre d’un dossier à la fois judiciaire, médiatique et diplomatique.

Ce que cette affaire dit du Togo et de la région

Le Togo est dirigé depuis 2005 par Faure Gnassingbé, successeur de son père Gnassingbé Eyadéma. Cette continuité politique pèse sur la manière dont les institutions traitent les dossiers sensibles, y compris ceux liés aux médias et aux mouvements d’opinion. Lomé cherche à préserver sa stabilité, mais cette stabilité s’accompagne souvent d’un contrôle étroit de la parole publique.

Dans le même temps, le pays veut développer son secteur cinématographique. Le ministère de la Culture a récemment rappelé que les tournages sont encadrés par des règles précises, avec des démarches liées à la cinématographie, aux autorisations et au suivi des projets. Le débat actuel montre que l’ouverture culturelle et le contrôle administratif ne vont pas toujours au même rythme.

À l’échelle ouest-africaine, l’affaire résonne au-delà du seul Togo. Elle rappelle la fragilité des mobilités journalistiques et documentaires dans une région où la CEDEAO, l’insécurité transfrontalière et les tensions politiques imposent des règles de plus en plus strictes aux équipes de terrain. Pour la diaspora comme pour les professionnels africains du film, le signal est clair : produire des images sur le continent suppose désormais une lecture fine des cadres locaux, des risques et des interlocuteurs institutionnels.

Le prochain point de vigilance sera judiciaire. Tant que le dossier reste ouvert, la santé des détenus, la qualification exacte des faits reprochés et la cohérence entre les différentes autorisations invoquées resteront au centre de l’attention. Dans un pays où Lomé veut à la fois attirer, encadrer et maîtriser les productions, cette affaire servira sans doute de test pour la transparence des procédures.