Quand les fronts se déplacent, les civils restent en première ligne

Dans l’est de la République démocratique du Congo, les habitants de l’Ituri et du Nord-Kivu vivent avec une inquiétude simple : où frappera la prochaine attaque ? Quand un groupe armé perd du terrain face aux opérations militaires, le danger ne disparaît pas toujours. Il se déplace. Il se fragmente. Et ce sont souvent les villages, les pistes et les marchés qui en paient le prix.

C’est l’une des conclusions fortes d’un rapport publié le 28 janvier 2026 par l’institut congolais de recherche Ebuteli, consacré à la recomposition des Forces démocratiques alliées, plus connues sous le sigle ADF. Le document décrit un groupe qui a quitté son ancrage historique autour de Beni pour s’étendre vers Irumu, Mambasa et Lubero, après la pression des offensives conjointes menées avec l’armée ougandaise dans le cadre de l’opération Shujaa, lancée en 2021.

Un conflit local dans un espace régional plus large

La crise ne se limite pas à un seul territoire. En RDC, les ADF s’inscrivent dans une mosaïque de conflits qui touchent aussi l’Ituri, le Nord-Kivu et, plus largement, l’axe frontalier avec l’Ouganda. Le pays est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est, tandis que l’opération Shujaa associe les forces congolaises et ougandaises. Cette dimension régionale compte, car elle montre que la menace ne se traite ni par une seule armée, ni par une seule province.

Les ADF, nés en Ouganda à la fin des années 1990 puis repliés en RDC après les frappes de Kampala, ont prêté allégeance à l’organisation État islamique en 2019, selon plusieurs sources concordantes. Depuis, ils sont régulièrement présentés comme une branche de ce réseau en Afrique centrale. Mais sur le terrain, leur mode d’action reste d’abord celui d’un groupe enraciné dans les interstices sécuritaires de l’est congolais : attaques de villages, enlèvements, pillages, intimidation des communautés et mobilité par petits groupes.

Ce que dit le terrain : dispersion, adaptation, terreur

Le cœur de l’analyse d’Ebuteli est clair : les ADF ne répondent pas aux opérations militaires par une logique de représailles classiques. Ils cherchent surtout à répandre la terreur, à vider des zones, à conserver des marges de manœuvre et à survivre dans un environnement plus difficile. Le rapport souligne que les offensives ont contraint le groupe à quitter certaines zones d’influence historiques, sans le neutraliser. Les combattants se sont alors adaptés, en se déplaçant par petits groupes plus difficiles à détecter.

Cette lecture rejoint d’autres constats récents. En mars 2026, des sources locales et des médias congolais signalaient déjà une progression des ADF vers de nouvelles localités d’Ituri, avec des attaques contre des civils et des enlèvements. En mai 2026, l’Association presse spécialisée et l’Agence congolaise de presse évoquaient encore des victimes dans les zones de Mambasa, Irumu et Beni, preuve que la pression militaire n’a pas mis fin aux exactions.

Le tableau dressé par les Nations unies va dans le même sens. Dans un rapport rendu public au printemps 2026, le Secrétaire général mentionne qu’entre décembre 2025 et mars 2026, les ADF ont tué au moins 431 civils, dont 72 femmes et 3 enfants, dans le Nord-Kivu et l’Ituri. Ce chiffre rappelle l’ampleur du drame, mais aussi la prudence nécessaire : dans l’est de la RDC, les bilans évoluent souvent à mesure que les zones deviennent accessibles.

Pourquoi les ADF frappent les civils

Le rapport d’Ebuteli insiste sur un point essentiel : le groupe ne tient plus seulement par la force des armes, mais par sa capacité à imposer la peur. Dans les zones qu’il traverse, il cherche à contrôler les déplacements, à prélever des taxes illégales, à enlever des habitants et à rendre la vie quotidienne imprévisible. Cette stratégie a un effet direct sur les familles, les agriculteurs, les commerçants et les élèves. Quand une route devient risquée, c’est l’économie locale qui ralentit. Quand les champs ne sont plus accessibles, ce sont les récoltes et les revenus qui s’effondrent.

La situation pèse aussi sur l’action publique. Les forces armées congolaises, souvent engagées sur plusieurs fronts à la fois, doivent composer avec d’autres urgences sécuritaires dans l’est du pays. L’attention politique se concentre souvent sur les crises les plus visibles, comme le conflit du M23 dans les Kivu, alors que l’ADF continue de frapper en Ituri et dans le grand Nord du Nord-Kivu. Cette concurrence des fronts crée des espaces d’opportunité pour les groupes armés.

Il faut aussi rappeler que les ADF n’exploitent pas partout les mêmes ressorts sociaux. À Beni, ils ont longtemps bénéficié d’un ancrage plus ancien. En Ituri, leur arrivée plus récente a réduit leur capacité à s’appuyer sur des conflits communautaires déjà installés. Mais cette faiblesse relative n’a pas diminué leur dangerosité. Elle a simplement déplacé leur méthode vers davantage de mobilité, d’enlèvements et de violence ciblée contre des civils sans défense.

Ce que la RDC doit surveiller dans les prochains mois

La portée de cette évolution dépasse la seule RDC. Les ADF sont devenus un sujet de sécurité régionale, à la frontière de l’Ouganda, dans un espace où circulent combattants, déplacés, commerçants et forces de sécurité. Pour Kinshasa, la question n’est plus seulement de « reprendre » des localités. Il s’agit de rétablir une présence publique durable, de mieux coordonner les opérations, d’éviter les vides sécuritaires et de soutenir les autorités locales et la société civile. C’est là que se joue la protection réelle des civils.

Pour l’Afrique centrale et pour l’ensemble du continent, le dossier rappelle une évidence souvent sous-estimée : un groupe armé peut perdre du terrain sans perdre sa capacité de nuisance. Tant que les zones abandonnées par l’État restent poreuses, le déplacement des fronts se traduit par le déplacement de la violence. C’est ce que l’est congolais observe depuis des années. Et c’est ce que les prochains rapports de terrain devront confirmer ou infléchir, au rythme des opérations, des déplacements de population et des nouvelles attaques signalées dans l’Ituri et le Nord-Kivu.