Une technicienne au cœur d’un secteur que l’Algérie veut remettre au centre
En Algérie, les mines ne sont plus traitées comme un dossier secondaire. Elles sont désormais posées à côté d’un autre pilier national : les hydrocarbures. Ce recentrage est important, car il touche à la diversification économique, à l’emploi industriel et à la capacité du pays à transformer davantage de richesse sur place. Dans ce mouvement, le profil de Karima Bakir Tafer retient l’attention : une géologue de terrain, entrée dans le gouvernement après une longue carrière technique, bien avant les usages de cabinet et les logiques partisanes.
La séquence récente éclaire aussi le contexte. Le 9 avril 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a opéré un remaniement qui a distingué les hydrocarbures des mines, avec la création d’un ministère des Mines et des Industries minières confié à Mourad Hanifi, tandis que Karima Bakir Tafer a été maintenue comme secrétaire d’État chargée des Mines. Le 11 avril 2026, Mourad Hanifi a officiellement pris ses fonctions. Cette architecture nouvelle traduit une spécialisation accrue du secteur, dans un pays où la rente pétrolière reste dominante mais où l’État cherche des relais hors hydrocarbures.
Du terrain géologique aux arbitrages publics
Le parcours de Karima Bakir Tafer explique sa place actuelle. L’Agence du service géologique de l’Algérie, l’ASGA, lui a confié des responsabilités successives dans la banque de données, les publications scientifiques, la géo-information et la direction du comité de direction. Cette agence a pour mission d’acquérir, valider, conserver et diffuser la connaissance géologique du pays, mais aussi d’établir l’inventaire minéral, de suivre les réserves et de gérer la banque des données géologiques. Autrement dit, elle travaille à l’amont de toute politique minière crédible.
Le décret présidentiel du 18 novembre 2024 a nommé Karima Bakir Tafer secrétaire d’État auprès du ministre de l’Énergie, chargée des Mines. Le Journal officiel mentionne bien cette nomination à Alger, à la date du 18 novembre 2024. Elle a ensuite été installée dans ses fonctions le lendemain. Ce détail compte : il montre que le dossier minier n’a pas été confié à une figure politique classique, mais à une spécialiste issue de la cartographie, de l’inventaire et de l’analyse du sous-sol.
Cette technicité n’est pas seulement un symbole. Elle correspond à une méthode. À Béni Abbès, en octobre 2025, puis à Riyad en janvier 2026, la responsable algérienne a porté un discours axé sur la connaissance géologique, les chaînes de valeur et les partenariats. À l’échelle africaine, l’ASGA participe aussi à l’Organisation des services géologiques africains, l’OAGS, un réseau continental qui structure la coopération entre services géologiques nationaux. L’Algérie s’y inscrit comme acteur du Nord africain, pas comme simple exportateur de matières premières.
Gara Djebilet, test industriel et test politique
Le dossier le plus surveillé reste Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf. Le 15 juin 2026, Karima Bakir Tafer s’y est rendue pour suivre l’état d’avancement de l’exploitation du gisement de fer et de l’unité de traitement primaire, portée par la Société nationale du fer et de l’acier, FERAAL. Le 16 juin, Radio Algérienne a rapporté que l’unité avait dépassé 95 % d’avancement, après la phase des essais à vide, en vue d’une mise en service prochaine. Le 28 janvier 2026, une première cargaison de 1 450 tonnes avait déjà été transportée vers Béchar pour traitement primaire.
Le gouvernement algérien présente Gara Djebilet comme un maillon stratégique. Le Conseil des ministres avait déjà demandé l’usage local du minerai à partir du premier trimestre 2026 et le parachèvement de la ligne ferroviaire Béchar-Tindouf-Gara Djebilet. La logique est claire : le minerai ne doit plus quitter le Sud à l’état brut. Il doit nourrir l’industrie sidérurgique locale, réduire les importations intermédiaires et créer des emplois dans les wilayas de production, de transit et de transformation.
Pour la population, l’enjeu est plus concret qu’un grand récit industriel. Il concerne les routes, le rail, l’énergie, l’eau, les services et la stabilité des chantiers. Pour l’État, il s’agit aussi d’éviter le piège classique des projets extractifs : exporter la matière première et importer la valeur ajoutée. Les phosphates de l’Est, le zinc et le plomb de Tala Hamza-Amizour, ou encore le fer de Tindouf, dessinent une carte plus large. Elle suppose des infrastructures, des entreprises nationales solides et des partenaires étrangers choisis pour transférer des compétences, pas seulement pour financer.
Ce que cette séquence dit de l’Algérie et du continent
La trajectoire de Karima Bakir Tafer dit quelque chose de la stratégie algérienne actuelle. Alger cherche à faire de la connaissance du sous-sol un instrument de souveraineté économique. Ce choix rejoint une tendance plus large sur le continent : les États producteurs veulent mieux maîtriser l’information géologique, la transformation locale et la négociation avec les investisseurs. L’Afrique du Nord, le Sahel et l’Afrique australe avancent ainsi vers une même idée simple : une ressource ne vaut pleinement que si elle est cartographiée, sécurisée, transformée et reliée à une industrie.
Dans ce cadre, l’Algérie envoie un signal régional. Son secteur minier ne se limite plus à des annonces de potentiel. Il entre dans une phase d’exécution, avec des chantiers visibles, une administration réorganisée et une diplomatie économique qui cherche des débouchés, notamment au Moyen-Orient et en Afrique. Le prochain point à surveiller reste la mise en service effective de l’unité de Gara Djebilet, puis la montée en régime de la chaîne complète : extraction, traitement, transport ferroviaire et intégration industrielle. C’est là que se jugera la portée réelle de cette ambition minière algérienne.