Dans le centre du Mali, la ligne de front ne s’arrête pas aux combats

À Bombori, dans la région de Mopti, la violence ne se mesure pas seulement aux échanges de tirs. Elle se lit aussi dans les maisons brûlées, les familles déplacées et la peur qui s’installe lorsque des forces censées sécuriser un village finissent par l’exposer encore davantage.

C’est tout l’enjeu de la guerre qui secoue le Mali depuis 2012. Le centre du pays reste l’un des espaces les plus fragiles, pris entre les groupes armés islamistes, dont le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, et les opérations de l’armée malienne menée avec des partenaires étrangers. Dans cette zone, les civils paient souvent le prix de la confusion entre renseignement, contre-insurrection et représailles.

Depuis les ruptures politiques de 2020 et 2021, Bamako a durci sa stratégie sécuritaire et resserré ses liens militaires avec Moscou. Africa Corps, structure russe placée sous le contrôle du ministère russe de la défense, a pris la relève de Wagner dans le pays, dans un paysage sahélien où le Mali dit désormais privilégier le cadre de la Confédération des États du Sahel, tandis que la CEDEAO, l’organisation sous-régionale ouest-africaine, a perdu une partie de son levier politique sur Bamako.

Ce que documente l’enquête sur Bombori

Le 10 juillet, une opération conduite à Bombori par des combattants d’Africa Corps, aux côtés de soldats maliens selon les témoins recueillis, a provoqué la mort de neuf civils, dont quatre mineurs, d’après l’enquête de Human Rights Watch publiée le 20 août. L’ONG affirme que des habitants ont aussi été frappés, que des biens ont été pillés et que des maisons ont été incendiées. L’opération visait, selon les témoignages réunis, à obtenir des informations sur des combattants du JNIM, qui contrôlait le village depuis plusieurs années.

Les éléments avancés sont précis, mais ils restent des allégations tant qu’une enquête judiciaire indépendante ne les a pas établis de manière contradictoire. Human Rights Watch dit avoir interrogé 19 personnes par téléphone, analysé des images satellites, une vidéo diffusée par Africa Corps et des images publiées sur les réseaux sociaux. L’organisation a aussi indiqué avoir écrit au ministère russe de la défense le 23 juillet, sans recevoir de réponse.

Le détail le plus sensible concerne la chaîne de commandement. Selon l’ONG, plus d’une centaine de combattants d’Africa Corps étaient présents, contre seulement trois ou quatre soldats maliens, lesquels auraient surtout servi d’interprètes. Cette différence de présence alimente une question centrale pour Bamako comme pour Moscou : qui décide sur le terrain, qui commande, et qui doit répondre devant la justice en cas d’abus ?

Une opération militaire, mais aussi un test politique

Le cas de Bombori dépasse le seul village. Il montre la difficulté d’une stratégie qui veut frapper les groupes jihadistes sans perdre le soutien des populations rurales. Dans le centre du Mali, beaucoup de localités vivent sous pression permanente. Quand une opération se solde par des morts civiles, elle fragilise encore davantage la confiance entre l’État et les communautés peules, souvent soupçonnées à tort ou à raison de proximité avec les groupes armés. Human Rights Watch rappelle d’ailleurs que nombre des victimes des exactions documentées cette année appartenaient à cette communauté.

Cette dynamique pèse aussi sur l’économie locale. Les marchés sont perturbés, les déplacements deviennent plus risqués et l’élevage, essentiel dans de nombreuses zones de Mopti, souffre quand les axes sont militarisés ou disputés. À l’échelle nationale, la sécurité du centre conditionne l’approvisionnement de villes comme Sévaré, puis de Bamako, car les routes et les couloirs commerciaux demeurent vulnérables aux attaques, aux contrôles armés et aux représailles.

Le rapport de force interne reste donc délicat pour la transition malienne. Le pouvoir veut montrer qu’il reprend la main. Mais plus les opérations reposent sur des partenaires extérieurs, plus la question de la responsabilité devient sensible. L’enjeu n’est pas seulement militaire. Il est juridique, politique et moral. Sans mécanisme crédible d’enquête, chaque accusation d’exaction nourrit la défiance, alimente la propagande des groupes armés et complique la promesse d’un retour à l’ordre constitutionnel.

Une affaire malienne, un signal sahélien

Bombori s’inscrit dans une tendance plus large observée au Mali et au Sahel : les armées nationales, souvent débordées, s’appuient sur des structures russes présentées comme plus offensives, mais dont les méthodes suscitent des accusations répétées d’exécutions illégales, de destructions de biens civils et d’abus contre des communautés entières. Human Rights Watch comme l’Associated Press relèvent que les forces maliennes et leurs alliés russes ont été impliqués, à plusieurs reprises cette année, dans des violences contre des civils.

Pour la région ouest-africaine, le dossier rappelle une réalité simple : la lutte antiterroriste ne se gagne pas seulement par la puissance de feu. Elle dépend aussi de la discipline des troupes, de la qualité du renseignement, de la protection des civils et de la capacité des États à rendre des comptes. C’est ce point que surveillent désormais les organisations régionales, mais aussi les opinions publiques de Bamako à Ouagadougou, en passant par Niamey, car le dossier malien sert souvent de laboratoire aux nouvelles alliances sécuritaires du Sahel.

La suite se jouera à deux niveaux. D’abord, sur le terrain, où les opérations contre le JNIM et les autres groupes armés vont se poursuivre dans le centre et le nord du Mali. Ensuite, dans le champ politique, où chaque abus documenté renforce l’exigence d’enquêtes crédibles, de sanctions effectives et d’un contrôle plus strict des partenaires militaires étrangers. À défaut, la bataille contre l’insécurité risque de continuer à produire la même contradiction : gagner du terrain tactique, mais perdre la confiance des habitants.