Dans le Kordofan, les civils paient le prix d’un front qui se déplace

Au Soudan, les lignes de front ne dessinent plus seulement une bataille militaire. Elles redessinent aussi les itinéraires de fuite, les marchés, les dispensaires et les réseaux d’eau. Dans le Kordofan, région charnière entre Khartoum, le Darfour et l’axe qui relie le centre du pays au nord, la guerre est devenue un facteur de déplacement presque permanent, avec des villages qui se vident au rythme des offensives et des pluies.

Cette zone compte parmi les plus stratégiques du pays. Elle relie des routes commerciales et agricoles, tout en se trouvant sur un couloir militaire disputé depuis le déclenchement du conflit, en avril 2023, entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide. La capitale Khartoum, longtemps centre politique et logistique, reste elle-même marquée par les destructions, ce qui renforce la pression sur les États périphériques et sur les villes secondaires comme El Obeid, au Nord-Kordofan.

Des déplacements massifs, des pluies violentes et des services à bout de souffle

Les données de l’Organisation internationale pour les migrations montrent qu’entre le 25 octobre 2025 et le 23 juin 2026, 219 319 personnes déplacées ont été enregistrées depuis le Kordofan, dans 1 012 localités réparties sur 14 États soudanais. Le déplacement observé dans la région ne relève donc pas d’un épisode isolé, mais d’une accumulation de chocs, sur plusieurs mois.

À cette pression sécuritaire s’ajoute la saison des pluies. Dans le Darfour, voisin du Kordofan, les intempéries aggravent les pertes matérielles, détruisent des abris et compliquent l’accès aux populations déjà coupées des routes principales. Les agences humanitaires signalent aussi que les destructions liées aux combats frappent directement les infrastructures de base, notamment l’électricité, l’eau potable, les télécommunications et les structures de santé. À El Obeid, la baisse de l’alimentation électrique a accentué les interruptions de services dans une ville qui accueille déjà de nombreux déplacés.

Dans le Nord-Kordofan, UNICEF a indiqué le 28 juillet 2026 qu’au moins 23 enfants avaient été tués et 25 autres blessés en deux mois, après l’intensification des combats autour d’El Obeid à la fin du mois de mai. Cette donnée illustre un point essentiel : dans cette guerre, les civils ne sont pas seulement déplacés, ils sont aussi exposés à une dégradation rapide de leurs droits les plus élémentaires.

Le poids du conflit se lit aussi dans les flux internes et transfrontaliers. Le HCR estime qu’à la fin de 2025, la crise soudanaise restait la plus grande situation de déplacement au monde, avec environ 12,9 millions de réfugiés, demandeurs d’asile et déplacés internes liés au conflit. Dans l’ensemble, depuis avril 2023, environ 14 millions de personnes ont été forcées de fuir, à l’intérieur du Soudan ou vers les pays voisins.

L’aide arrive, mais trop lentement pour suivre le rythme de la guerre

Sur le terrain, les humanitaires tentent de tenir une ligne de secours déjà fragile. Le Programme alimentaire mondial a indiqué avoir atteint, au cours d’un mois récent, environ 2,3 millions de personnes dans l’ensemble du Darfour. L’OIM, de son côté, a continué d’acheminer du matériel d’urgence, mais la logistique reste entravée par l’insécurité, les coupures d’axes et la multiplication des besoins dans plusieurs États en même temps.

Le problème n’est pas seulement l’accès. C’est aussi le financement. Pour 2026, l’ONU a demandé 2,9 milliards de dollars pour répondre à la crise au Soudan, un montant rappelé par l’Associated Press et par les briefings des Nations unies à Genève. Mais les fonds reçus restent très inférieurs aux besoins, ce qui oblige les agences à prioriser l’urgence vitale plutôt que la stabilisation des communautés déplacées.

Cette contrainte touche différemment les acteurs. Pour les autorités et les forces en présence, garder la main sur les routes, les villes et les nœuds logistiques pèse dans le rapport de force militaire. Pour les familles déplacées, elle signifie autre chose : une fuite plus longue, des retours impossibles et une dépendance accrue aux abris temporaires, souvent sans eau régulière ni soins pérennes. Dans un pays où les marchés informels jouent un rôle décisif pour l’approvisionnement quotidien, chaque route coupée renchérit le prix du riz, du carburant, des médicaments et des pièces de rechange.

Khartoum reste le centre symbolique du pouvoir, mais la réalité du conflit s’est déplacée vers des fronts périphériques qui deviennent centraux. Le Kordofan, comme le Darfour, concentre aujourd’hui des enjeux militaires, agricoles et humanitaires. Le contrôle de ces territoires ne détermine pas seulement la suite des combats ; il conditionne aussi la circulation de l’aide et la possibilité, un jour, d’une reprise des services publics.

Une crise soudanaise qui dépasse les frontières du pays

La portée de cette situation dépasse largement le Soudan. Les pays voisins, du Tchad au Soudan du Sud, en passant par l’Éthiopie et la Centrafrique, absorbent une partie des réfugiés et des secondaires déplacements. C’est tout l’espace de la Corne de l’Afrique et du Sahel oriental qui se retrouve sous tension, avec des services d’accueil saturés et des financements humanitaires insuffisants.

Sur le plan politique, l’Union africaine et l’IGAD restent impliquées dans la recherche d’une sortie de crise. L’UA a encore évoqué en juin 2026 ses efforts de médiation et le retour d’une présence à Khartoum, tandis que l’IGAD a réaffirmé fin juillet 2026 son engagement pour une voie soudanaise vers la paix et le redressement. Ces démarches comptent, mais elles peinent encore à produire un cessez-le-feu durable sur le terrain.

Le Soudan demeure ainsi au cœur d’un test continental. Il met à l’épreuve la capacité des mécanismes africains à peser sur un conflit interne prolongé, tout en rappelant qu’une guerre locale, lorsqu’elle se fixe sur des villes, des routes et des zones agricoles, finit toujours par débord er ses frontières. Tant que les combats persisteront dans le Kordofan et ailleurs, la question ne sera pas seulement celle d’une avancée ou d’un recul militaire, mais celle de savoir combien de temps encore les civils pourront rester visibles dans l’agenda des négociations.