Un potentiel immense, mais une part de marché encore trop faible

Sur le papier, le continent a tout d’un géant des ressources arboricoles. Dans les vergers, les forêts et les systèmes agroforestiers, il produit cacao, karité, cajou, gomme arabique, café, bois ou encore baobab. Pourtant, la valeur créée par cette richesse échappe encore largement aux pays producteurs. Le diagnostic est simple : l’Afrique fournit souvent la matière première, mais la transformation, l’emballage, la certification et la distribution captent l’essentiel des marges ailleurs. Le rapport de Landscape Alliance, publié le 7 août 2026, estime que le continent capte moins de 10 % de la valeur du marché mondial générée par ses ressources arboricoles.

Ce déséquilibre n’a rien d’anecdotique. Selon la FAO, les statistiques forestières mondiales montrent que la valeur du commerce des produits du bois et du papier reste dominée par quelques grands exportateurs industriels, tandis que l’Afrique reste loin derrière dans les exportations de produits à forte valeur ajoutée. La base de données de l’agence onusienne rappelle aussi que les chiffres reposent sur des enquêtes annuelles menées avec des partenaires internationaux, ce qui en fait une référence utile pour comparer les tendances.

Le sujet dépasse donc la forêt au sens strict. Il touche aussi l’agroforesterie, ces cultures où les arbres sont intégrés aux champs, et la bioéconomie, c’est-à-dire l’ensemble des activités qui transforment les ressources biologiques en produits, services et emplois. C’est là que se joue une bataille industrielle discrète, mais décisive pour les économies africaines.

Des volumes importants, mais peu de valeur gardée sur le continent

Le rapport cité par Landscape Alliance avance plusieurs repères saisissants. L’Afrique fournirait 96,3 % des noix de karité, 80 à 90 % de la gomme arabique, environ 70 % des fèves de cacao et environ 55 % des noix de cajou produites dans le monde. Le document ajoute que le continent fournit aussi la quasi-totalité de l’huile brute de baobab et d’argan. Autrement dit, une grande part de la matière première mondiale naît déjà sur le sol africain. Le problème n’est donc pas seulement productif. Il est structurel et industriel.

Cette réalité est visible dans les chaînes de valeur. Le cacao part souvent brut ou peu transformé, avant d’être concassé, torréfié, assemblé et vendu sous forme de chocolat, de produits chocolatés ou d’ingrédients pour la cosmétique et la pharmacie. Le même schéma s’observe pour le karité, la noix de cajou, les gommes, les résines ou certains bois tropicaux. À chaque étape, la valeur grimpe. Et trop souvent, elle grimpe loin des zones de production.

Le rapport insiste aussi sur les pertes après récolte. Jusqu’à 44 % des fruits périssables, comme les mangues, les avocats ou les agrumes, peuvent être perdus chaque année dans plusieurs pays africains, faute de stockage, de transformation et d’accès fluide aux marchés. Là encore, l’enjeu n’est pas seulement agricole. Il concerne la logistique, l’énergie, les routes secondaires, les normes sanitaires et l’accès au financement.

Pourquoi la transformation reste le maillon faible

Le déficit africain ne vient pas d’un manque de ressources. Il vient surtout d’un manque d’outils pour aller au bout de la chaîne. Les produits quittent souvent le continent sous forme de grumes, de noix non raffinées, de gommes brutes ou de végétaux peu conditionnés. La transformation industrielle, le contrôle qualité, le design, la traçabilité, la certification biologique ou équitable et la distribution finale se font encore largement en Europe, en Asie ou en Amérique du Nord. C’est à ces stades que se concentrent les profits les plus élevés.

Le rapport de Landscape Alliance souligne aussi le potentiel encore sous-exploité des espèces médicinales africaines. Il évoque plus de 5 400 espèces végétales répertoriées présentant 16 000 usages médicinaux connus. Une partie de cette biodiversité pourrait alimenter des filières pharmaceutiques, nutraceutiques et cosmétiques, à condition de disposer de normes, de recherche, de propriété intellectuelle mieux maîtrisée et d’industries locales capables de produire à l’échelle. Le cas du Prunus africana, arbre utilisé dans certains médicaments contre l’hypertrophie bénigne de la prostate, illustre bien ce passage possible d’une extraction brute à une filière plus régulée et mieux rémunérée.

Le chantier est d’autant plus important que les pertes de matières premières ne profitent à personne. Elles pénalisent d’abord les producteurs ruraux, qui subissent les prix volatils, l’éloignement des usines et la faiblesse du stockage. Elles touchent ensuite les villes, où se concentrent les emplois industriels potentiels. Enfin, elles privent les États de recettes fiscales qui pourraient financer des infrastructures, la recherche agronomique et la montée en gamme des PME locales.

Les politiques existent, mais elles restent encore trop rares

Sur le terrain des politiques publiques, le continent avance à plusieurs vitesses. L’OCDE indique qu’en Afrique, l’Afrique du Sud, la Namibie et la Communauté de l’Afrique de l’Est disposent de politiques de bioéconomie. La stratégie sud-africaine, adoptée en 2013, reste en vigueur et met l’accent sur les solutions biotechnologiques pour le développement économique, la sécurité alimentaire et la résilience sanitaire.

Dans l’espace est-africain, la dynamique est plus régionale. Le rapport de SEI publié en 2024 rappelle que la première étude de référence couvrait les six États membres de la Communauté de l’Afrique de l’Est ainsi que l’Éthiopie, avec un suivi appelé à être renouvelé tous les deux ans pendant la période de la stratégie régionale. Cette architecture montre qu’une réponse isolée par pays ne suffit pas toujours. Les chaînes de valeur, les semences, les normes et les marchés dépassent les frontières nationales.

La carte politique reste pourtant étroite. Le constat de l’OCDE est clair : les politiques de bioéconomie restent rares sur le continent, alors même que les ressources biologiques sont nombreuses. Cela signifie que l’Afrique ne manque pas de matière, mais d’instruments publics pour transformer cette matière en tissu industriel local. Sans financement, recherche appliquée, infrastructures et incitations stables, la valeur continuera de s’évaporer à l’extérieur.

Ce que cela change à l’échelle africaine

La question n’est pas seulement celle d’un secteur agricole sous-performant. Elle touche à l’industrialisation, à l’emploi des jeunes, à la souveraineté économique et à la place du continent dans le commerce mondial. Les produits arboricoles peuvent soutenir des économies rurales plus résilientes, mais seulement si les pays montent dans la chaîne de valeur. Sinon, l’Afrique restera le grand fournisseur de matières premières d’une bioéconomie dont d’autres capteront les bénéfices.

Le prochain enjeu est donc très concret : faire passer les ressources arboricoles d’une logique d’exportation brute à une logique de transformation locale, pays par pays et, quand c’est pertinent, à l’échelle des communautés économiques régionales. C’est là que se jouera une partie importante de la compétitivité africaine dans les prochaines années.