Une économie souterraine qui dépasse les trous dans la terre
Dans les zones aurifères ivoiriennes, le vrai sujet n’est pas seulement le creusement des puits. C’est la chaîne de contrôle qui va du village jusqu’aux circuits d’exportation. Quand l’or circule hors de tout cadre, il alimente des revenus, des protections locales, des complicités et, parfois, des réseaux criminels bien plus larges que le site lui-même.
La Côte d’Ivoire n’aborde plus cette question comme un simple problème d’ordre public. Depuis Yamoussoukro, où siège le pouvoir exécutif, l’État traite désormais l’orpaillage illégal comme un enjeu de sécurité, d’économie et de gouvernance territoriale. Ce cadrage s’inscrit dans une région ouest-africaine où les frontières sont poreuses, où les routes du commerce informel sont anciennes, et où la pression sur les zones frontalières s’est renforcée avec l’insécurité au Sahel et la montée de la valeur de l’or.
Des opérations répétées, mais une activité qui se recompose
Le 23 juillet 2026, un communiqué du Conseil national de sécurité a confirmé l’ampleur de la riposte ivoirienne. Depuis 2021, plus de 8 500 sites clandestins ont été déguerpis, 4 474 personnes déférées, près de 960 millions de FCFA saisis et environ 136 kg d’or récupérés. Le même texte a pourtant reconnu la persistance, voire l’extension du phénomène. Autrement dit, la fermeture des sites ne suffit pas à casser le système.
Ce constat ne tombe pas du ciel. En juillet 2025, la Côte d’Ivoire a aussi engagé, avec la Banque mondiale et le World Gold Council, un partenariat pour formaliser l’orpaillage artisanal et mieux tracer l’or produit dans le pays. L’objectif affiché est clair : réduire les pertes liées au commerce illicite, améliorer la sécurité des sites et faire entrer une partie de cette activité dans l’économie réglementée. Le gouvernement sait qu’il ne peut pas se contenter de multiplier les déguerpissements.
En parallèle, des organisations de recherche et de plaidoyer décrivent un volume de métal qui échappe largement aux statistiques nationales. SWISSAID estime qu’en Afrique, entre 321 et 474 tonnes d’or artisanal sont produites chaque année sans déclaration, et qu’au moins 435 tonnes ont quitté le continent clandestinement en 2022. L’organisation avance aussi, pour la Côte d’Ivoire, l’idée d’un important flux d’or non déclaré vers l’extérieur, notamment par les pays voisins. Ces ordres de grandeur montrent que l’enjeu ne se limite pas à quelques puits isolés. Il s’agit d’une économie de transit.
Qui capte la valeur de l’or ?
Sur les sites, les mineurs ne sont souvent que l’échelon le plus visible. Ils extraient, mais ils ne décident pas. Une étude menée dans la région de la Nawa, entre 2022 et 2025, décrit des chantiers organisés autour d’un responsable qui contrôle les machines, l’approvisionnement et la collecte du minerai. Les travailleurs sont payés à la tâche, tandis que la valeur remonte vers les détenteurs du matériel, les financeurs et les intermédiaires qui organisent le site.
Ce schéma éclaire un point essentiel : la répression ciblée sur les seuls ouvriers touche la main-d’œuvre, pas forcément la structure de profit. Si les engins sont saisis mais que les propriétaires, les acheteurs et les logisticiens restent hors d’atteinte, l’activité reprend ailleurs. Elle se déplace, se fragmente, puis se réinstalle. C’est ce qui explique sa résilience dans plusieurs régions ivoiriennes, du Nord au Centre-Ouest.
Le pouvoir local entre aussi dans l’équation. Les autorités ivoiriennes elles-mêmes reconnaissent que l’implantation d’un site clandestin suppose des arrangements avec des détenteurs de droits coutumiers sur la terre, des relais administratifs ou des acteurs de sécurité. Dans les villages, la pression est concrète : l’orpaillage apporte des revenus rapides, mais il dégrade les sols, fragilise l’agriculture et perturbe l’accès à l’eau. Pour les ménages, le gain immédiat peut masquer un coût durable.
Dans cette économie grise, l’État ne lutte pas seulement contre des mineurs clandestins. Il doit aussi surveiller ses propres marges de contrôle. Les agents en charge de la répression, les autorités locales et les responsables de terrain deviennent des acteurs décisifs. Si certains ferment les yeux, ou négocient, la frontière entre contrôle et rente devient floue. C’est là que l’orpaillage illégal cesse d’être un simple délit pour devenir un mode d’organisation.
Une frontière économique et sécuritaire, pas seulement minière
La Côte d’Ivoire se trouve au carrefour de plusieurs routes régionales. À l’est, au nord et à l’ouest, les axes vers le Burkina Faso, le Mali et la sous-région facilitent les déplacements de marchandises, de personnes et, parfois, de cargaisons illicites. Des travaux d’expertise sur la zone transfrontalière montrent que l’or peut être mélangé, reconditionné puis réexporté avec une origine brouillée. Une fois entré dans un circuit régional, il devient plus difficile à retracer.
C’est aussi pour cette raison que le sujet dépasse la seule Côte d’Ivoire et intéresse la CEDEAO, la communauté économique ouest-africaine. Quand une matière première quitte un territoire sans contrôle, elle affaiblit les recettes publiques, nourrit les économies informelles et alimente des réseaux qui n’ont aucun intérêt à la transparence. La traçabilité devient alors un enjeu régional, pas seulement national.
La question sécuritaire pèse enfin de tout son poids. Dans plusieurs zones frontalières de l’ouest et du nord du pays, des analyses ont déjà signalé des liens entre économie illicite, circulation d’armes et groupes armés mobiles. Cela ne signifie pas que tout site clandestin est lié au terrorisme. Cela signifie en revanche que les mêmes couloirs servent souvent à plusieurs trafics. L’orpaillage, dans ce contexte, peut financer des puissances locales, des réseaux de protection et des intermédiaires de transport bien au-delà du village.
Pour Abidjan, l’enjeu des prochains mois est donc double. Il faudra à la fois maintenir la pression sur les sites clandestins et élargir la riposte aux acheteurs, aux transporteurs, aux financiers et aux circuits de sortie. Sans cela, les fermetures successives ne feront que déplacer le problème. Dans une région où l’or est redevenu une ressource stratégique, la bataille ne se joue plus seulement sur le terrain. Elle se joue sur les routes, dans les registres, et dans la capacité des États à faire remonter la valeur jusqu’aux circuits légaux.