Un nouveau test pour la transition électrique égyptienne
En Égypte, la bataille de l’énergie ne se joue plus seulement dans les centrales. Elle se joue aussi dans la capacité de l’État à attirer des capitaux privés, à sécuriser la facture en devises et à faire entrer le réseau national dans une nouvelle phase. Le chantier annoncé autour d’un parc éolien de 900 MW à Ras Shukeir s’inscrit dans cette logique : produire davantage d’électricité propre, mais surtout le faire vite, à grande échelle et avec des partenaires extérieurs solides.
Ce projet arrive dans un pays qui a fixé une trajectoire claire. Le Caire vise plus de 42 % d’énergies renouvelables dans son mix électrique en 2030, puis plus de 60 % en 2040. Cette orientation figure dans la stratégie énergétique nationale et dans les feuilles de route suivies par les autorités égyptiennes, notamment à travers le programme NWFE, qui relie eau, alimentation et énergie. Le mot peut paraître technique ; il désigne en pratique une plateforme de projets prioritaires pensée pour attirer les financements climatiques.
Ce qui est annoncé à Ras Shukeir
La Banque européenne pour la reconstruction et le développement prévoit de mobiliser 192 millions de dollars pour accompagner le parc éolien Shadwan, développé par le groupe norvégien Scatec. Le coût total du projet est évalué à 1 milliard de dollars. L’installation doit être construite à Ras Shukeir, dans le gouvernorat de la mer Rouge, et alimenter le réseau électrique centralisé égyptien. L’enveloppe annoncée doit encore être validée par le conseil d’administration de l’institution.
Le calendrier n’est pas sorti de nulle part. En juin 2025, Scatec a signé un contrat d’achat d’électricité de 25 ans avec la Société égyptienne de transport d’électricité, l’acheteur public du courant produit. Cette étape verrouille la visibilité du projet sur le long terme. Elle réduit aussi une partie du risque commercial pour les investisseurs, dans un pays où la stabilité du cadre contractuel compte autant que la qualité du vent.
Le montage financier comprend aussi une garantie liée au programme EFSD+, via le mécanisme Hi-Bar, conçu pour couvrir une partie du risque de première perte. Autrement dit, l’Union européenne accepte d’absorber une part du choc si le projet dérape, afin d’encourager d’autres financeurs à suivre. Dans les projets climatiques, ce type d’outil sert souvent à faire passer des dossiers jugés trop lourds pour le seul marché.
Pourquoi l’Égypte mise autant sur le privé
Le choix du privé répond à une contrainte simple : moderniser le système électrique sans faire reposer tout l’effort sur le budget public. Depuis plusieurs années, l’Égypte a multiplié les contrats avec des développeurs internationaux, en particulier dans le solaire, l’éolien et, plus récemment, le stockage par batteries. La banque multilatérale EBRD apparaît comme un acteur récurrent de cette architecture, aux côtés d’autres bailleurs de développement.
Ce mouvement a déjà produit des résultats visibles. La filière éolienne du Golfe de Suez a pris de l’ampleur avec des projets de grande taille, dont le parc de 1,1 GW soutenu par la BERD, présenté comme le plus grand parc éolien terrestre d’Afrique dans les documents de l’institution. Dans le solaire, Scatec a aussi avancé vite avec Obelisk, un projet de 1,1 GW solaire et 200 MWh de stockage en batteries, ainsi qu’avec Dandara, une centrale solaire de 500 MW dotée elle aussi d’un système de stockage.
Pour Le Caire, l’enjeu est double. D’abord, alléger la pression sur les importations de combustibles et la consommation de devises. Ensuite, soutenir une demande intérieure en hausse dans un pays de plus de 100 millions d’habitants, où l’industrie, les transports et les zones urbaines réclament une alimentation plus stable. À court terme, les bénéficiaires sont surtout l’État, les grands industriels et les opérateurs de réseau. À moyen terme, l’enjeu touche aussi les ménages, qui restent exposés aux tensions sur l’offre et aux arbitrages tarifaires.
Un signal régional, au-delà du seul marché égyptien
Ras Shukeir ne compte pas seulement pour l’Égypte. Le site se trouve dans le golfe de Suez, un couloir déjà stratégique pour l’éolien en Afrique du Nord et au Moyen-Orient. La zone est attractive pour les développeurs parce qu’elle combine un potentiel de vent élevé et un accès relativement direct au réseau. Mais elle impose aussi des études environnementales serrées, notamment à cause des couloirs de migration des oiseaux entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe.
Cette dimension environnementale compte dans la lecture continentale du dossier. L’Afrique du Nord avance de plus en plus sur des projets hybrides, associant solaire, éolien et stockage. L’Égypte se place ainsi dans une compétition régionale pour attirer les capitaux verts, aux côtés du Maroc, de la Tunisie et de plusieurs marchés du Maghreb qui cherchent eux aussi à sécuriser leur approvisionnement et à exporter, à terme, une partie de leur électricité ou de leurs molécules propres.
Il faut enfin surveiller la suite immédiate : l’examen du dossier par la BERD, la clôture financière, puis le démarrage effectif des travaux. Si les délais sont tenus, le parc Shadwan deviendra un nouveau marqueur de la stratégie égyptienne : faire de la transition énergétique un instrument de souveraineté économique, et non un simple affichage climatique. C’est là que se joue, pour l’Égypte, la portée réelle de ce chantier.