Quand la stabilité ne suffit plus

À Abidjan, quitter un contrat régulier pour vivre de la peinture ou du slam n’a rien d’un simple caprice. C’est souvent un arbitrage entre sécurité immédiate et besoin de créer, dans un pays où l’emploi informel reste massif et où les métiers culturels avancent encore sans filet solide. En Côte d’Ivoire, le taux d’emploi informel était de 58,7 % en 2024, selon les données reprises par l’OIT, et il montait à 69,4 % chez les jeunes.

Ce décor compte. Il explique pourquoi l’art peut apparaître comme une prise de risque, mais aussi comme une manière de reprendre la main sur son parcours. Le ministère ivoirien de la Culture dit vouloir soutenir les industries culturelles et créatives, qu’il présente comme un levier d’emploi, de formation et de rayonnement. Dans le même temps, l’État multiplie les dispositifs pour structurer le secteur, du FONSIC au guichet annoncé pour les opportunités culturelles et les reconversions.

C’est dans cet espace fragile, mais réel, que s’inscrivent les trajectoires de Marie Adjoba et de Bee Joe. La première a choisi la peinture après plusieurs années dans le conseil et la coordination de projets. Le second a quitté l’entreprise après quatorze ans de carrière pour se consacrer au slam, une forme de poésie dite sur scène, désormais bien installée à Abidjan.

Deux trajectoires, un même basculement

Marie Adjoba, artiste ivoirienne autodidacte, a d’abord travaillé dans le secteur privé avant de se tourner vers la peinture. Une exposition récente, organisée à Abidjan, l’a présentée comme une créatrice passée par les sciences politiques puis par l’entreprise, avant de trouver dans la toile un langage personnel. Ses œuvres s’inscrivent dans une veine surréaliste et interrogent l’identité, l’angoisse et la complexité humaine.

Son univers dit quelque chose de plus large que son seul parcours. Dans ses tableaux, les figures, les corps et les symboles ne décorent pas : ils racontent des tensions intérieures, des souvenirs, des blessures, parfois impossibles à solder. Cette écriture visuelle, née hors des écoles d’art traditionnelles, illustre aussi la montée d’une création ivoirienne où l’autodidaxie n’est plus un accident, mais un mode d’entrée crédible dans le champ artistique.

Bee Joe, de son vrai nom Joseph Baffrou, suit une autre route, mais avec la même rupture. Des sources biographiques et culturelles ivoiriennes le présentent comme un pionnier du slam en Côte d’Ivoire, ancien cadre d’entreprise, fondateur de réseaux de slam et visage du festival Babi Slam. Le festival international de slam d’Abidjan a déjà tenu plusieurs éditions et l’Institut français de Côte d’Ivoire annonçait encore sa 9e édition en 2025.

Le slam, à Abidjan, n’est plus un simple exercice de scène. RFI l’a décrit en 2023 comme un genre artistique devenu incontournable, avec un public fidèle et un écosystème d’artistes, d’ateliers et de festivals. Le programme de coopération culturelle de l’Union européenne mentionne d’ailleurs Babi Slam comme un outil de sensibilisation et de professionnalisation, avec des ateliers d’écriture, des formations et un championnat national pour faire émerger des talents.

Ce que ces départs disent de l’économie culturelle

Le choix de ces deux artistes ne se résume pas à une revanche personnelle sur le salariat. Il révèle l’essor d’un marché culturel encore irrégulier, mais plus visible qu’il y a dix ou quinze ans. La Côte d’Ivoire cherche désormais à faire de ses industries culturelles et créatives un secteur structuré, avec des services publics dédiés, des programmes de soutien et une volonté affichée de mieux relier emploi, formation et création.

Pour les artistes, la liberté a un prix. Bee Joe dit avoir dû vendre ses véhicules et réviser son mode de vie quand les revenus mensuels ont disparu. Ce passage éclaire la réalité économique des carrières culturelles : elles peuvent offrir du sens, des réseaux, des déplacements en Afrique et en Europe, mais elles restent exposées aux à-coups de la demande, aux cachets irréguliers et à l’absence de protection sociale stable. L’OIT rappelle d’ailleurs que l’informalité reste très élevée en Côte d’Ivoire, surtout chez les jeunes.

Mais l’histoire ne se lit pas seulement comme une perte de statut. Dans les faits, ces parcours montrent aussi la montée d’une économie de la visibilité. Un peintre peut vendre, exposer et être invité par des institutions. Un slameur peut animer des ateliers, porter des festivals et circuler d’un pays à l’autre. Le ministère ivoirien de la Culture, comme plusieurs partenaires internationaux, reconnaît désormais ces métiers comme des vecteurs d’employabilité et de rayonnement.

Une scène ivoirienne qui compte désormais dans la région

Le cas ivoirien dépasse le récit individuel. Dans une sous-région où les jeunesses urbaines cherchent des débouchés hors des circuits classiques, les festivals, les collectifs et les plateformes de création deviennent des laboratoires sociaux. Babi Slam, par exemple, relie Abidjan à d’autres scènes africaines et francophones, tout en nourrissant une économie de la performance, de la formation et du réseau.

Cette dynamique intéresse aussi les institutions régionales et continentales. La BAD souligne la place croissante des secteurs créatifs dans l’économie ivoirienne et plus largement africaine, tandis que l’État ivoirien mise sur la culture comme un levier de transformation et de reconversion. Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir si l’on peut « vivre de son art », mais comment bâtir des conditions pour que cette vie soit durable, visible et transmissible.

Dans ce paysage, Marie Adjoba et Bee Joe incarnent une même bascule : celle d’acteurs qui ont renoncé à la promesse du confort pour défendre un métier encore instable, mais de plus en plus structuré. Leur histoire dit quelque chose de la Côte d’Ivoire contemporaine. Elle raconte une société où la culture n’est plus un simple supplément d’âme. Elle devient un espace d’emploi, de mobilité et de reconnaissance, avec ses vulnérabilités, mais aussi sa capacité à fabriquer de la valeur.