Des minerais qui pèsent plus lourd qu’un simple contrat

Dans le Sud algérien comme dans l’Est industriel, les chantiers miniers ne se résument plus à des forages et à des convoyeurs. Ils dessinent une stratégie plus large : faire de l’Algérie un fournisseur crédible de minerais, dans un moment où les grandes puissances veulent sécuriser leurs approvisionnements. Pour Alger, l’enjeu dépasse la mine. Il touche à l’emploi, aux infrastructures, aux exportations et à la capacité du pays à transformer sur place une partie de sa richesse souterraine.

Ce basculement s’inscrit dans une séquence nationale très claire. Depuis le début de l’année 2026, les autorités algériennes ont accéléré sur plusieurs fronts : mise en service des premières cargaisons de Gara Djebilet, suivi du projet intégré des phosphates, lancement des accès à la mine de zinc et de plomb de Tala Hamza-Oued Amizour, et relance des lignes ferroviaires qui doivent relier les gisements aux ports. L’idée est simple : sans route, rail, eau et énergie, la mine reste un potentiel. Avec ces infrastructures, elle devient une chaîne de valeur.

Un agenda minier désormais assumé par l’État algérien

Le point de départ le plus visible se trouve à Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf. Le 1er février 2026, le président Abdelmadjid Tebboune a donné le signal du départ du premier train transportant les cargaisons initiales de minerai de fer vers Béchar, avant acheminement vers l’Ouest industriel. L’APS a aussi précisé que ce premier envoi atteignait 1 450 tonnes et qu’il devait être dirigé vers un traitement primaire avant d’alimenter le complexe de Tosyali, à Bethioua, dans la wilaya d’Oran. Le projet s’appuie sur des réserves estimées à environ 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer.

Cette mise en route n’est pas isolée. Les essais techniques préliminaires sur la ligne ferroviaire minière Ouest Béchar-Tindouf-Gara Djebilet ont commencé le 6 janvier 2026, puis l’inauguration officielle de la ligne a été saluée début février. Autrement dit, le rail n’est pas un détail logistique ; il est la colonne vertébrale du projet. Sans lui, pas de débit régulier, pas de transformation industrielle, pas d’exportation compétitive.

Le dossier des phosphates avance lui aussi à marche forcée. Le projet intégré couvre les wilayas de Tébessa, Souk Ahras et Annaba. Le 9 février 2026, le Premier ministre a présidé une réunion interministérielle consacrée à son état d’avancement. Puis, en mars et juin, les autorités ont multiplié les inspections sur la ligne ferroviaire minière Est, sur le port phosphatier d’Annaba, sur les travaux préparatoires de Bled El Hadba et sur les ouvrages hydrauliques associés. Ce projet n’est pas seulement minier : il comprend l’extraction, la transformation et les infrastructures de base, ce que la loi minière algérienne qualifie de « grands projets intégrés ».

Le cadre juridique a changé dans le même mouvement. La loi n° 25-12 du 3 août 2025, publiée au Journal officiel, fixe le permis d’exploitation minière pour une durée maximale de trente ans, renouvelable selon les réserves. Elle prévoit aussi que, pour les projets où une entreprise étrangère sollicite un permis d’exploitation, l’entreprise nationale participe à hauteur de 20 % au capital. Cette architecture remplace l’ancien réflexe de fermeture et vise à attirer des capitaux sans abandonner le pilotage public.

Washington regarde, mais Alger garde la main

Les échanges avec les États-Unis se sont intensifiés dans ce contexte. Fin avril 2026, le secrétaire d’État adjoint Christopher Landau a été reçu à Alger par les ministres des Mines, des Hydrocarbures et des Affaires étrangères. Les autorités algériennes et américaines ont alors évoqué le renforcement des relations économiques, commerciales et sécuritaires. Ensuite, les discussions se sont poursuivies autour des mines, de l’exploration, de l’extraction et de la transformation. Mais aucun accord chiffré n’a été rendu public à ce stade.

Pourquoi cet intérêt américain ? Parce que Washington a révisé en 2025 sa liste des minerais critiques. Le ministère américain de l’Intérieur a confirmé qu’elle compte désormais 60 minerais, avec dix ajouts, dont le phosphate, ressource clé pour les engrais et donc pour la sécurité alimentaire. L’administration américaine a aussi maintenu en 2026 sa ligne de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Cette demande américaine donne à l’Algérie une fenêtre d’opportunité, mais pas un chèque en blanc.

Il faut cependant corriger un point souvent simplifié dans les lectures géopolitiques : l’Algérie ne cherche pas seulement à « séduire » Washington. Elle cherche d’abord à valoriser ses gisements, à réduire les importations intermédiaires et à créer de la valeur locale. Les investissements étrangers sont un moyen, pas une fin. Le pouvoir algérien insiste d’ailleurs sur la souveraineté économique, formule qui revient à plusieurs reprises dans le suivi des mégaprojets miniers.

Dans le Maghreb, la bataille se joue aussi sur la transformation

La dimension régionale est évidente. Le Maroc reste, selon l’US Geological Survey, le premier détenteur mondial de réserves de phosphate, avec environ 68 % des réserves mondiales estimées. Cela place Alger face à un voisin déjà très puissant sur ce marché. L’Algérie, qui dispose elle aussi de gisements importants et d’un projet intégré en cours de structuration, veut donc exister autrement : non pas en copiant le modèle marocain, mais en construisant sa propre chaîne industrielle, du rail au port, de la mine à l’engrais.

Cette concurrence ne se limite pas au phosphate. Le développement simultané du fer à Tindouf, du zinc et du plomb à Béjaïa, et des phosphates à l’Est donne à l’Algérie un profil plus complet. C’est aussi ce qui intéresse les partenaires étrangers : un pays qui ne propose pas une seule mine, mais un portefeuille de projets reliés entre eux par des infrastructures et par une volonté politique affichée. Le message envoyé à l’extérieur est clair : l’Algérie ne veut plus exporter seulement des matières brutes, mais une position industrielle.

Pour le continent, le sujet dépasse le seul Maghreb. Les minerais critiques, les engrais et les chaînes logistiques sont devenus des leviers de souveraineté économique en Afrique entière. L’Algérie entend y prendre sa place, avec ses ressources, ses ports, son rail et sa proximité avec l’Europe, mais aussi avec une lecture africaine plus large des partenariats. Les prochains jalons seront concrets : livraison des infrastructures minières, montée en cadence des unités de traitement et éventuelle formalisation d’un partenariat minier avec Washington. C’est à ce niveau que se mesurera, dans les faits, la crédibilité du pari algérien.