Un pari industriel au cœur de la transition égyptienne

Le soleil ne suffit plus. Pour un pays comme l’Égypte, l’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’électricité verte, mais de savoir la stocker, la stabiliser et la fabriquer localement. C’est là que se joue une partie de la prochaine phase de la transition énergétique égyptienne, au-delà des mégawatts installés et des annonces de capacité. Les batteries de stockage deviennent un maillon stratégique, parce qu’elles rendent les réseaux plus flexibles et permettent d’absorber les variations du solaire et de l’éolien.

Dans ce cadre, Le Caire cherche à transformer son avantage naturel en avantage industriel. L’objectif officiel reste ambitieux : porter la part des renouvelables à plus de 42 % du mix électrique d’ici 2030, puis à plus de 60 % à l’horizon 2040. Les autorités égyptiennes ont récemment réaffirmé cette trajectoire, en l’associant à un renforcement du réseau et à l’ajout de batteries de stockage.

La zone économique du canal de Suez, accélérateur de chaînes de valeur

Le projet annoncé par Sungrow s’inscrit dans la zone économique du canal de Suez, plus précisément dans le pôle industriel de TEDA-Égypte, à Ain Sokhna. La SCZONE, créée par la loi 83 de 2002 puis révisée en 2015, est devenue l’un des instruments privilégiés de la stratégie industrielle égyptienne. Elle concentre ports, logistique, industrie et services dans un couloir tourné vers les échanges avec l’Asie, l’Europe et l’Afrique.

Selon les informations officielles égyptiennes, l’usine de Sungrow doit être la première du genre au Moyen-Orient et en Afrique pour les systèmes de stockage d’énergie par batterie, ou BESS, c’est-à-dire des équipements qui emmagasinent l’électricité pour la restituer plus tard. Cette installation est présentée comme un projet industriel autonome, distinct de la production de centrales solaires elle-même. Elle doit aussi servir la montée en gamme de l’écosystème local, en donnant à l’Égypte une place plus visible dans la fabrication de technologies propres.

L’investissement annoncé est évalué à 50 millions de dollars. Une première annonce sur ce dossier remonte à 2025, lorsque les autorités égyptiennes ont commencé à évoquer un accord avec Sungrow pour localiser la fabrication de batteries de stockage. En janvier 2026, Le Caire a ensuite officialisé un ensemble d’accords liés aux renouvelables, incluant ce projet industriel dans la zone économique du canal de Suez.

Ce que disent les chiffres et ce qu’ils racontent vraiment

Le gouvernement égyptien communique désormais sur deux fronts. D’un côté, il accélère les installations solaires et éoliennes. De l’autre, il veut éviter que le réseau n’étouffe sous des productions intermittentes mal absorbées. C’est pourquoi les autorités ont récemment indiqué que l’Égypte comptait près de 10 000 MW de capacités renouvelables sur le réseau à l’horizon 2025, auxquels s’ajouteraient près de 2 850 MW de batteries de stockage. D’autres annonces officielles évoquent 12 000 MW de renouvelables et 3 350 MW de stockage fin 2026, puis 20 000 MW à fin 2029. Les cibles varient selon les mises à jour stratégiques, mais la direction reste la même : produire plus, et mieux intégrer.

Les données publiées par l’Autorité égyptienne des nouvelles et des énergies renouvelables montrent aussi que les capacités installées ont atteint environ 8,6 GW au 4e trimestre de l’exercice 2024/2025, répartis entre hydraulique, éolien, solaire et biomasse. Cela signifie que l’objectif de 42 % ne dépend pas seulement de nouveaux parcs, mais d’un saut d’infrastructure : lignes, postes, pilotage du réseau et stockage. Sans cela, les électrons verts restent théoriques au moment où la demande grimpe, notamment dans les zones industrielles, urbaines et les grands projets du pays.

Le stockage devient donc une pièce de souveraineté énergétique. Il permet de lisser l’offre, de réduire le recours aux centrales thermiques de secours et de mieux sécuriser les pointes de consommation. Pour un pays importateur net d’une partie de ses besoins énergétiques, l’enjeu est aussi budgétaire : moins de combustible importé, plus de valeur ajoutée captée sur place. Dans le vocabulaire des économistes du secteur, l’Égypte ne veut plus seulement être un marché d’équipement, mais un site de fabrication et d’assemblage.

Lecture régionale : l’Égypte veut peser dans l’Afrique des réseaux électriques

Ce dossier dépasse le seul cadre national. L’Égypte se positionne depuis plusieurs années comme un futur hub énergétique entre l’Afrique, le bassin méditerranéen et le Moyen-Orient. Elle mise sur les interconnexions électriques, sur l’hydrogène vert et sur l’exportation d’électricité propre vers des marchés voisins ou européens. Dans cette logique, la fabrication locale de batteries n’est pas un simple projet d’usine. C’est un instrument d’influence industrielle dans une région où la concurrence s’intensifie entre pays disposant de soleil, de vent, de foncier et d’accès maritime.

Le choix de la zone du canal de Suez est cohérent avec cette ambition. La SCZONE bénéficie d’un positionnement logistique qui relie les ports, l’industrie et les corridors commerciaux. Elle sert déjà de vitrine à des investissements dans l’électronique, les composants industriels et les équipements pour les énergies renouvelables. Pour les autorités égyptiennes, l’objectif est clair : attirer des projets capables de créer des emplois qualifiés, de renforcer le contenu local et de faire entrer le pays dans les chaînes d’approvisionnement mondiales des technologies propres.

Pour les industriels, la bataille se joue maintenant sur le délai, la fiabilité du réseau et l’environnement réglementaire. Pour les ménages, l’enjeu est plus concret : moins de tension sur l’électricité, une meilleure continuité d’alimentation et, à terme, une facture énergétique plus soutenable. Pour l’État, enfin, ce type de projet doit prouver qu’une transition énergétique peut aussi devenir une politique industrielle, avec ses usines, ses compétences et ses exportations. C’est là que l’annonce de Sungrow prend tout son sens : elle ne concerne pas seulement une technologie, mais la place que l’Égypte veut occuper dans l’économie verte du continent.