Une jeunesse nombreuse, un marché du travail trop étroit

Au Maroc, le débat public ne se résume plus à la seule création d’emplois. Il porte aussi sur leur qualité, leur accès et leur répartition entre villes et campagnes. Quand une génération diplômée reste à l’écart, la frustration ne se limite pas aux statistiques. Elle finit par toucher la confiance dans l’État, dans l’école et dans l’avenir.

Le pays arrive à ce point de tension avec une donnée lourde. Au deuxième trimestre 2025, le Haut-Commissariat au Plan a établi le taux de chômage national à 12,8 %. Chez les 15-24 ans, il montait à 35,8 %, bien au-dessus de la moyenne nationale. En 2025, les estimations de la Banque mondiale fondées sur l’OIT plaçaient encore le chômage des jeunes autour de 21,9 % selon un indicateur harmonisé, ce qui confirme une fragilité durable de l’emploi des 15-24 ans, même si les séries statistiques n’utilisent pas exactement la même méthode.

Cette réalité n’est pas isolée. Elle s’inscrit dans un ensemble plus large où le sous-emploi, l’informalité et la faiblesse des passerelles entre formation et emploi continuent de peser sur les jeunes Marocains, en particulier dans les quartiers populaires et les zones rurales. Le HCP précise d’ailleurs que, sur la même période, le chômage touchait aussi davantage les femmes et les diplômés.

Du drame sanitaire à la contestation sociale

Le basculement de l’automne 2025 est né d’un sujet très concret : l’accès aux soins. À Agadir, les décès de plusieurs femmes enceintes à l’hôpital Hassan-II ont cristallisé une colère déjà ancienne contre la dégradation des services publics. Des médias marocains ont documenté cette séquence dès la fin août 2025, avant que la contestation ne prenne de l’ampleur dans plusieurs villes.

À partir du 27 septembre 2025, le collectif GenZ212 a mobilisé des milliers de jeunes pour demander davantage de moyens pour la santé et l’éducation, ainsi qu’un effort réel contre la corruption. Reuters et Human Rights Watch ont décrit un mouvement né en ligne, puis relayé dans la rue, avec des rassemblements dans plusieurs villes du Royaume.

La réponse sécuritaire a été rapide. Human Rights Watch a indiqué, en octobre 2025 puis dans son rapport mondial 2026, qu’environ 2 100 personnes avaient été arrêtées, qu’au moins 1 400 faisaient l’objet de poursuites, dont 330 enfants, et que trois personnes avaient été tuées lors de la répression, selon l’Association marocaine des droits humains. Les organisations de défense des droits humains ont aussi dénoncé des arrestations jugées arbitraires et des procédures lourdes contre des manifestants.

Ce que l’État a annoncé, et ce que la rue attend encore

Sur le terrain budgétaire, Rabat a bien réagi. Les orientations du projet de loi de finances 2026, présentées en Conseil des ministres le 19 octobre 2025 à Rabat, font état d’un renforcement des dépenses pour la santé et l’éducation, avec une enveloppe combinée portée à 140 milliards de dirhams, ainsi que de plus de 27 000 postes à créer dans ces deux secteurs. Le même texte insiste aussi sur la mise en œuvre de la protection sociale et sur l’intégration des jeunes et des femmes au marché du travail.

Le ministère des Finances met également en avant la poursuite de l’aide sociale aux ménages et des mesures ciblées pour l’emploi des jeunes et le logement. Cela marque un changement de rythme. Mais la séquence politique compte autant que le niveau des crédits. Pour une jeunesse mobilisée après des morts évitables et des arrestations massives, l’enjeu n’est pas seulement de dépenser davantage. Il est de dépenser plus tôt, plus vite et plus près des besoins réels.

Le Maroc n’est pas seul à réviser ses priorités sociales sous la pression d’une génération qui réclame des services publics dignes. Dans plusieurs pays africains, la contestation récente a porté sur les mêmes lignes de fracture : école, santé, coût de la vie, accès à l’emploi. La différence, à Rabat, tient à l’ampleur des investissements annoncés en vue de grands rendez-vous sportifs, notamment la Coupe d’Afrique des nations 2025 et la Coupe du monde 2030, qui ont alimenté le débat sur l’arbitrage entre prestige international et besoins sociaux. Human Rights Watch et des médias internationaux ont relevé ce point dans le récit des manifestations.

Ceuta, miroir d’un malaise plus large

La frontière de Ceuta a, elle aussi, servi de révélateur. Fin juillet 2026, quelque 72 000 personnes ont atteint l’enclave espagnole à la nage ou en franchissant la digue, dans un mouvement nourri par la détresse économique et par de fausses rumeurs circulant en ligne sur une frontière ouverte. Cette flambée a relancé les contrôles côté marocain, avec un renforcement des dispositifs de sécurité à Ceuta et Melilla début août, puis de nouvelles interpellations à la mi-août.

Le bilan humain reste sensible et doit être manié avec prudence. Plusieurs sources de presse ont évoqué des dizaines de morts lors de ce franchissement massif de 2026, mais les chiffres précis diffèrent selon les bilans et les jours de publication. Ce qui ne varie pas, en revanche, c’est la signification politique du mouvement : quand des milliers de personnes prennent un tel risque pour traverser quelques kilomètres de mer ou de frontière, cela dit quelque chose de la pression sociale intérieure.

Dans ce dossier, l’Union européenne continue de miser sur la stabilité du voisinage sud, avec des programmes d’appui économique et social destinés au Maroc. Mais la logique la plus efficace reste la même des deux côtés de la frontière : réduire les causes du départ plutôt que gérer ses conséquences. Pour le Maroc, cela renvoie à la même question qu’avec GenZ212 : quelle place réelle le budget public accorde-t-il aux jeunes, à l’école publique, à la santé de proximité et à l’emploi formel ?

À Rabat, le défi est désormais clair. Il ne s’agit plus seulement de répondre à une mobilisation, ni de sécuriser une frontière. Il faut reconstruire une crédibilité sociale. Sans cela, les chiffres du chômage, les colères de rue et les départs vers Ceuta continueront de raconter la même histoire : celle d’un pays qui peine encore à transformer sa jeunesse en force économique partagée.