Une bataille de gouvernance qui dépasse le vestiaire du football
À Zurich, une rupture interne à la FIFA dit bien plus qu’un simple départ de cadre. Elle révèle une lutte de pouvoir autour de la manière de financer le football mondial, de contrôler ses revenus et de décider qui a voix au chapitre. Dans une organisation qui gère des flux financiers considérables et des équilibres politiques fragiles, chaque mise à l’écart devient un signal.
Le dossier prend une résonance particulière au Maroc, où Rabat doit accueillir le 77e Congrès électif de la FIFA le jeudi 18 mars 2027. Pour le royaume, déjà engagé dans la préparation de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, la scène n’est pas neutre : la capitale marocaine se retrouve au cœur d’une séquence qui mêle sport, diplomatie et gouvernance globale.
Kevin Lamour, le signal d’une fracture au sommet
Le 17 août 2026, la FIFA a mis fin à la collaboration avec Kevin Lamour, directeur général des opérations, sans détailler publiquement les motifs. L’Associated Press et plusieurs médias européens ont confirmé qu’il s’agissait d’un licenciement, quelques semaines après sa prise de distance très nette avec le projet de société commerciale voulu par Gianni Infantino.
Le 31 juillet 2026, Lamour avait dénoncé un projet qu’il présentait comme un « projet d’une seule personne », reprochant au président de la FIFA d’avoir avancé sans consultation suffisante du Conseil ni des fédérations membres. Le même jour, la FIFA a défendu son plan de création de FIFA Forward Enterprise, un véhicule commercial pensé pour regrouper certaines activités et lever jusqu’à 4,2 milliards de dollars, sur la base d’une valorisation de 20 milliards. Le projet a ensuite été abandonné après la contestation venue d’Europe et d’ailleurs.
Les chiffres éclairent l’ampleur du désaccord. Selon la FIFA, cette structure devait rester contrôlée par l’instance et servir à financer davantage le développement du football, avec un relèvement des dotations pour chaque association membre. Mais pour ses opposants, le débat ne portait pas seulement sur la somme en jeu. Il portait sur la méthode, la transparence et la place laissée aux fédérations dans une décision qui pouvait modifier durablement la gouvernance de l’organisation.
Le Maroc, Rabat et le poids politique de l’Afrique
Le soutien africain à Gianni Infantino reste un élément central du dossier. La CAF, qui rassemble 54 associations membres, a renouvelé en avril 2026 son appui unanime à sa réélection pour 2027-2031. Ce soutien n’efface pas les critiques, mais il rappelle une réalité politique : dans le football mondial, le vote africain compte, et il compte d’autant plus quand le calendrier place Rabat au centre de la carte.
Ce positionnement s’inscrit aussi dans une stratégie marocaine plus large. Le Maroc a été confirmé comme coorganisateur de la Coupe du monde 2030 avec l’Espagne et le Portugal, une décision prise par la FIFA après le congrès extraordinaire de 2024. Pour Rabat, l’accueil du congrès électif de 2027 et la préparation d’échéances continentales renforcent une image d’hôte stable, capable de dialoguer avec la FIFA, la CAF et les grandes confédérations.
Le royaume bénéficie déjà d’une forte visibilité footballistique. La CAF a aussi programmé à Rabat plusieurs temps forts de la Coupe d’Afrique des nations féminine 2026, dont l’ouverture et la finale. Dans ce contexte, la capitale marocaine n’est pas seulement un décor. Elle devient un lieu où se croisent l’agenda africain, les ambitions du football féminin, et les grandes négociations qui structurent le jeu mondial.
Ce que cette crise change pour l’Afrique et pour 2027
Pour les fédérations africaines, l’enjeu est concret. Si la FIFA promet davantage de financements, les associations du continent veulent savoir à quelles conditions, avec quels garde-fous et selon quelle répartition. Dans plusieurs pays, ces fonds servent aux stades, aux centres de formation, au football féminin et à l’administration des ligues. Autrement dit, le débat interne à Zurich peut peser jusque dans les budgets nationaux.
Mais l’Afrique n’est pas monolithique. La CAF a choisi de soutenir Infantino, alors que l’UEFA, elle, a dénoncé le manque de consultation et la logique du projet. Cette divergence montre un rapport de force classique : certains acteurs privilégient la stabilité du leadership et la promesse de nouveaux financements, d’autres défendent une gouvernance plus collégiale et plus lisible. Entre les deux, les fédérations cherchent surtout à protéger leur marge de manœuvre.
Le licenciement de Kevin Lamour a donc une portée qui dépasse son parcours personnel. Il marque l’échec d’une tentative de réforme conduite trop vite, sans consensus suffisant, et il laisse Infantino face à une contestation qui ne se limite plus à un camp ou à un continent. À Rabat, en mars 2027, la question ne sera pas seulement de savoir qui sera élu. Elle sera aussi de savoir quel modèle de FIFA l’emportera : une gouvernance concentrée, ou une organisation obligée de composer davantage avec ses membres.