Deux corridors, une même promesse : faire circuler le gaz nigérian vers le Nord
Dans la course aux molécules, tout ne se joue pas au plus long tracé ni au slogan le plus ambitieux. Ce sont souvent la géographie, les réseaux déjà en place et la capacité à sécuriser un chantier qui font la différence. Entre le Nigeria, le Sahel et la Méditerranée, l’Algérie avance aujourd’hui avec un atout simple : un couloir plus court et une sortie déjà branchée vers l’Europe.
Le sujet dépasse la seule rivalité entre deux projets. Il touche à la place de l’Algérie dans le marché gazier euro-méditerranéen, à la stabilité du Niger, et à la manière dont l’Afrique de l’Ouest cherche à monétiser ses ressources tout en renforçant ses propres interconnexions. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, a donné un nouveau cadre politique au projet atlantique le 19 juillet 2026 à Freetown, mais le chantier algérien, lui, a déjà quitté le papier.
Un dossier ancien remis en mouvement à Alger
Le 4 juin 2026, à Aoulef, dans la wilaya d’Adrar, les autorités algériennes ont lancé les travaux du tronçon national du Gazoduc transsaharien, le TSGP. Quelques jours plus tôt, le 3 juin, le rapport final de l’étude de faisabilité actualisée avait été adopté. Cette séquence a donné une consistance nouvelle à un projet né il y a longtemps, avec un accord intergouvernemental signé à Abuja le 3 juillet 2009 entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria.
Le tracé reste présenté comme un corridor de plus de 4 000 kilomètres. Les documents et déclarations les plus récents le situent autour de 4 200 kilomètres, avec une capacité initiale proche de 20 milliards de mètres cubes par an, extensible à environ 30 milliards. L’enveloppe évoquée en juin 2026 se situe entre 12 et 18 milliards d’euros. Une partie du réseau existe déjà au Nigeria et en Algérie ; le chantier neuf concerne surtout le Niger et le sud algérien.
C’est là que l’Algérie change d’échelle. Le pays ne part pas de zéro. Il dispose déjà d’un réseau gazier intérieur dense et de deux grands débouchés vers l’Union européenne : TransMed, qui passe par la Tunisie vers l’Italie, et Medgaz, qui relie directement Béni Saf à l’Espagne. La stratégie algérienne consiste donc à raccorder le gaz nigérian à un système déjà tourné vers l’exportation, au lieu de créer un corridor entièrement nouveau jusqu’à la mer.
Le pari atlantique : une architecture régionale plus large, mais plus lourde
Face à cette avance opérationnelle, le projet africain atlantique porte une autre logique. L’AAGP, ou African Atlantic Gas Pipeline, a reçu le 19 juillet 2026 à Freetown un accord intergouvernemental signé par les chefs d’État de la CEDEAO. Le texte vient formaliser une dynamique engagée depuis plusieurs années entre Abuja, Rabat, la Mauritanie et les États côtiers d’Afrique de l’Ouest.
Son ambition est large. Le projet est annoncé à près de 6 900 kilomètres, dont une grande part en mer, avec une capacité de 30 milliards de mètres cubes par an. Une partie du gaz doit alimenter les pays traversés ; jusqu’à 15 milliards de mètres cubes pourraient ensuite être disponibles pour le Maroc et les marchés européens. Autrement dit, l’AAGP n’est pas seulement un tuyau d’exportation. C’est aussi une infrastructure d’intégration énergétique pour l’Afrique de l’Ouest.
Mais cette ambition a un prix institutionnel. Le projet doit encore finaliser plusieurs signatures, installer ses organes de gouvernance et réunir les financements. À ce stade, il existe surtout comme architecture diplomatique. Le TSGP, lui, a déjà franchi le seuil du chantier. Dans une compétition d’infrastructures, la différence entre l’approbation politique et le premier coup de pelle compte autant que les kilomètres.
Le vrai enjeu : sécurité, financement et capacité réelle du Nigeria
Les deux corridors partagent un point de départ : le Nigeria. Le régulateur pétrolier nigérian a fixé au 1er janvier 2026 les réserves totales de gaz à 215,19 trillions de pieds cubes, soit 215,19 Tcf. Cette masse existe, mais elle ne suffit pas à garantir le succès de deux mégaprojets en parallèle. La contrainte n’est pas seulement géologique ; elle est aussi industrielle, financière et logistique.
Le TSGP porte un risque que le projet atlantique contourne partiellement : le passage par le Niger et, plus largement, par une zone sahélienne exposée aux tensions sécuritaires. Une infrastructure linéaire de plusieurs centaines de kilomètres dans cet environnement suppose une coopération politique durable entre Alger, Niamey et Abuja. L’Algérie et le Niger ont d’ailleurs renforcé leur dialogue, dans un contexte où la sécurisation des routes énergétiques devient un sujet stratégique autant qu’économique.
Le projet atlantique évite le cœur du Sahel, mais il multiplie les juridictions. Il faudra composer avec des zones économiques maritimes, des régimes fiscaux différents et des accords de transit successifs. Ce type de montage peut créer de la valeur locale le long du tracé. Il allonge aussi les délais et complique la gouvernance. L’avantage du projet est ouest-africain. Son inconvénient est administratif.
Ce que cette bataille dit de l’Algérie et du continent
Pour l’Algérie, l’enjeu dépasse la comparaison technique. Alger cherche à consolider un rôle de hub méditerranéen à un moment où l’Europe veut diversifier ses approvisionnements sans renoncer au gaz. Le pays s’appuie sur ses infrastructures, sur son expérience d’exportateur et sur une politique énergétique qui associe marché intérieur, interconnexions régionales et projection continentale. Le ministère algérien rappelle d’ailleurs que le pays conserve un réseau gazier national étendu et une couverture intérieure significative.
Pour l’Afrique de l’Ouest, l’AAGP raconte autre chose : la volonté de penser l’énergie comme un outil d’intégration régionale, pas seulement comme une route vers l’Europe. La CEDEAO mise ici sur une infrastructure qui peut soutenir l’industrialisation, la fourniture d’électricité et la montée en puissance des échanges entre États membres. C’est une lecture utile, car elle rappelle qu’un corridor énergétique n’a de sens que s’il sert aussi les économies locales.
La portée continentale est claire. Le dossier montre que les grandes infrastructures africaines avancent désormais par couches : décisions politiques, études de faisabilité, sécurisation des tracés, puis financement. Dans cette séquence, l’Algérie a pris une longueur d’avance. Mais le résultat final dépendra de facteurs plus lourds que la simple avance de calendrier : la stabilité du Niger, la capacité du Nigeria à libérer du gaz, et la possibilité de mobiliser des capitaux sur un marché mondial devenu plus sélectif. Le prochain test sera celui de l’exécution, pas de l’annonce.