Quand une panne devient un sujet de sécurité publique

À N’Djamena, l’électricité ne se résume plus au confort des foyers. Elle conditionne le travail des ateliers, la conservation des aliments, la circulation du soir et, plus largement, le sentiment de sécurité dans les quartiers. Depuis l’incendie qui a touché la centrale thermique de Farcha, la capitale tchadienne vit au rythme de coupures plus fréquentes, avec des conséquences très concrètes pour les ménages et les petites activités. Les habitants de Toukra, dans le 9e arrondissement, disent voir leurs soirées s’allonger dans le noir, pendant que les commerçants et les artisans comptent les pertes au jour le jour.

Le problème s’inscrit dans un décor plus large. Le Tchad reste l’un des pays les moins électrifiés du monde, avec un accès à l’électricité encore très limité à l’échelle nationale, autour de 6 % selon la Banque mondiale en 2022, tandis que le pays cherche à accélérer ses capacités de production et de distribution. La Banque mondiale rappelle aussi que l’objectif du projet d’accès à l’énergie est de porter ce taux à 30 % d’ici 2027, signe d’un déficit structurel, pas seulement d’un accident ponctuel.

Farcha, maillon sensible du réseau de la capitale

Le cœur de la crise actuelle se trouve à Farcha, dans le 1er arrondissement de N’Djamena. Fin juillet 2026, un incendie y a détruit trois groupes de production électrique, pour une capacité totale estimée entre 18 et 21 mégawatts, selon des informations recoupées par plusieurs médias locaux. Dans le même temps, les autorités ont annoncé l’ouverture d’une enquête et évoqué des mesures d’urgence, dont des centrales mobiles et un meilleur recours aux producteurs indépendants.

Sur le terrain, l’effet est immédiat. Fidèle Sakor, habitant de Toukra, dit que son quartier est privé d’électricité depuis près d’un mois. Pour lui, l’enjeu dépasse la simple gêne domestique : la nuit sans lumière favorise aussi les agressions et pousse les familles à rester enfermées plus tôt. Dans le même quartier, un électricien indépendant explique perdre des chantiers à cause des coupures, tandis qu’un gérant de commerce alimentaire dit voir sa clientèle baisser parce que ses produits ne restent pas frais assez longtemps. Ces témoignages dessinent un même scénario : quand le courant manque, c’est la petite économie urbaine qui encaisse le choc en premier.

Les autorités ont promis une réponse rapide. Le pouvoir exécutif a demandé de donner la priorité aux ménages, et non à certaines lignes réservées à l’administration ou aux installations sensibles. Mais cette orientation ne règle pas le fond du problème : il faut du temps pour remettre en service les groupes touchés, et la société chargée de la distribution admet que le redémarrage dépend de nouveaux équipements. Autrement dit, le réseau capitaline fonctionne encore avec une marge très étroite, et la moindre panne majeure se répercute aussitôt sur les quartiers les plus peuplés.

Ce que révèle la crise énergétique tchadienne

L’incendie de Farcha ne crée pas la vulnérabilité du réseau tchadien. Il la révèle. Depuis plusieurs années, les autorités multiplient les annonces sur les nouvelles centrales, les partenariats et la modernisation du réseau de N’Djamena. En juin 2026, le lancement des travaux d’une centrale thermique de 40 MW à Farcha a encore été présenté comme une étape importante pour renforcer l’offre électrique. Le chantier s’ajoute à d’autres projets déjà annoncés à Djarmaya et dans la capitale, preuve qu’il faut encore combler un retard lourd avant d’atteindre une alimentation stable.

Ce retard pèse différemment selon les acteurs. Pour un ménage, une coupure signifie des repas perturbés, des enfants qui ne peuvent pas étudier correctement le soir, des ventilateurs inutilisables en période de chaleur et une facture parfois trop élevée pour une fourniture irrégulière. Pour un commerçant, elle veut dire des pertes directes. Pour un artisan ou un réparateur indépendant, elle coupe la journée de travail. Pour l’État, enfin, elle fragilise la crédibilité des annonces de réforme, au moment où l’exécutif veut afficher une trajectoire de modernisation dans plusieurs secteurs de base.

Dans une capitale où l’électricité disponible reste insuffisante face à la demande, la moindre indisponibilité d’une centrale pèse très vite sur toute la chaîne : production, distribution, activités marchandes et perception du service public. Le cas de Farcha montre aussi la dépendance du Tchad à des solutions encore fragiles, entre groupes thermiques, importations de carburants et projets en construction. La hausse récente des importations de gazole et de GPL rappelle d’ailleurs que la sécurité énergétique du pays reste liée à des équilibres coûteux et instables.

À l’échelle régionale, le dossier renvoie aux défis de toute l’Afrique centrale, et plus particulièrement de la CEMAC, où plusieurs capitales cherchent encore à sécuriser une production électrique régulière pour soutenir l’urbanisation et l’activité industrielle. Pour le Tchad, la question n’est plus seulement de réparer Farcha. Il faut savoir à quelle vitesse les nouveaux moyens de production seront raccordés, si les quartiers de N’Djamena verront une amélioration durable et si les investissements annoncés se traduiront enfin par un service plus stable. C’est là que se joue, bien au-delà d’une panne, la crédibilité de la transition énergétique tchadienne.