Quand les champs deviennent un front invisible

Dans le territoire de Mambasa, en Ituri, aller travailler sa terre peut désormais coûter la liberté. Ce n’est plus seulement une question de sécurité rurale. C’est la vie économique ordinaire, celle des champs, des marchés et des pistes forestières, qui se retrouve suspendue à la présence de groupes armés. La société civile locale dit avoir enregistré, ce week-end, l’enlèvement d’une cinquantaine de civils dans le village de Kilibo, au moment où des agriculteurs se rendaient aux champs dans la chefferie des Babila-Babombi.

Cette alerte s’inscrit dans une séquence plus large. Depuis plusieurs mois, Mambasa est l’un des points de pression des ADF, les Forces démocratiques alliées, un groupe armé actif dans l’est de la République démocratique du Congo, particulièrement en Ituri et au Nord-Kivu. Les rapports de la MONUSCO et les publications d’organisations de recherche et de suivi humanitaire signalent une extension des violences vers Mambasa, où les attaques, les enlèvements et les déplacements de population se sont multipliés en 2026.

À Mambasa, la violence suit les routes, les pistes et les saisons agricoles

Le territoire de Mambasa se trouve dans la province de l’Ituri, à l’ouest de Bunia. Il est traversé par des axes utilisés pour les échanges agricoles et miniers, mais aussi par des zones forestières qui compliquent le contrôle territorial. Dans ce type d’espace, la présence de l’État se mesure moins par des discours que par la capacité à protéger les axes, sécuriser les villages et garantir l’accès aux champs. Or, c’est précisément cette protection qui manque aux habitants selon les acteurs locaux.

La chefferie des Babila-Babombi, citée dans plusieurs alertes récentes, n’en est pas à sa première secousse. En juillet, Radio Okapi rapportait déjà des prises d’otages, des tueries et des attaques attribuées aux ADF dans la même zone. Le 22 juillet, au moins seize personnes ont été tuées à Mambasa selon des sources locales reprises par ce média. Le 25 juillet, au moins 32 civils ont été tués en 72 heures, et plusieurs autres enlevés, dans deux attaques distinctes. En avril, une autre attaque avait déjà provoqué une vague d’enlèvements. Le nouveau rapt signalé ce week-end s’inscrit donc dans une continuité, pas dans un épisode isolé.

La société civile de Mambasa décrit une situation devenue quotidienne. Selon ses responsables, la peur s’étend dans plusieurs agglomérations, tandis que les agriculteurs, pourtant essentiels à l’approvisionnement local, hésitent de plus en plus à quitter les villages. D’autres sources locales et de suivi des droits humains ont aussi documenté des pratiques de taxation forcée dans la zone, parfois présentées comme une forme d’administration parallèle imposée par des groupes armés. Dans un territoire où l’agriculture familiale fait vivre des milliers de ménages, l’effet est immédiat : moins de déplacements, moins de récoltes, moins de revenus, et davantage de dépendance aux marchés urbains déjà fragiles.

Entre pression militaire et économie forcée, les habitants paient deux fois

Le point le plus sensible est là. Les civils ne subissent pas seulement des violences directes. Ils subissent aussi une économie de coercition. Les recherches publiées sur l’Ituri montrent que des groupes armés prélèvent des taxes, des amendes ou des contributions forcées sur les commerçants, les ménages et parfois les agriculteurs pour accéder à leurs champs ou à leurs produits. À Mambasa, cette mécanique touche au cœur de l’activité locale. Quand la terre devient inaccessible, la sécurité alimentaire locale se détériore à son tour.

Cette pression explique aussi la réaction de la société civile, qui a demandé aux habitants de ne pas payer les taxes locales pendant six mois afin d’exiger une réponse plus ferme de Kinshasa. Le geste est politique, mais il dit surtout une lassitude profonde. Dans les zones où les habitants paient déjà des taxes formelles à l’État et des ponctions informelles à des groupes armés ou à des hommes en uniforme, la question n’est plus seulement celle de l’impôt. C’est celle de la légitimité publique : qui protège, qui prélève, et qui rend des comptes.

Sur le plan sécuritaire, la réponse repose toujours sur un équilibre instable entre les FARDC, la coopération avec l’armée ougandaise dans le cadre de l’opération Shujaa, et l’appui de la MONUSCO. La mission onusienne a confirmé que Mambasa reste une zone prioritaire et que les ADF y ont intensifié leurs attaques. La présence de troupes et de patrouilles peut contenir une incursion ponctuelle. Elle ne suffit pas encore à refermer l’espace de mobilité des assaillants, notamment dans les forêts et les axes secondaires.

Ce que Mambasa dit de l’est congolais

Ce nouvel enlèvement dépasse le seul cadre du territoire de Mambasa. Il montre la capacité des ADF à frapper loin des centres urbains, à peser sur les circuits agricoles et à déplacer les populations vers les zones jugées plus sûres. Il rappelle aussi que l’est congolais reste un espace régional de sécurité partagé, où les frontières administratives ne protègent pas les villages et où les groupes armés circulent dans des couloirs forestiers difficiles à surveiller. Pour la RDC, l’enjeu est double : reprendre le contrôle territorial et rétablir une confiance minimale entre la population et l’autorité publique.

Au niveau régional, l’Ituri reste un test pour la coopération sécuritaire entre Kinshasa, Kampala et les dispositifs de stabilisation présents sur le terrain. Les attaques répétées dans Mambasa, comme celles observées à Irumu ou dans le nord du Nord-Kivu, montrent que les groupes armés s’adaptent vite aux opérations militaires. Les prochaines semaines diront si la montée des alertes locales, les patrouilles conjointes et les dispositifs de protection des civils parviennent à freiner cette dynamique, ou si les habitants continueront à vivre au rythme des incursions, des disparitions et des départs forcés.