Sur les routes ivoiriennes, la prévention devient un enjeu public

À Abidjan comme dans les villes de l’intérieur, la sécurité routière ne se joue pas seulement aux carrefours ou dans les contrôles de police. Elle commence bien avant de prendre le volant, au moment où l’on apprend à reconnaître un panneau, à lire un marquage au sol, à comprendre la portée d’un dépassement dangereux. En Côte d’Ivoire, cette idée prend une place plus nette, car les autorités rappellent depuis plusieurs années que le facteur humain reste au cœur de l’accidentologie routière, avec 90 % des accidents attribués au comportement des usagers.

Cette question dépasse le simple confort de conduite. Elle touche les chauffeurs professionnels, les motocyclistes, les piétons, mais aussi les familles, les entreprises de transport et l’économie informelle qui fait circuler des millions de personnes chaque jour. Le problème est d’autant plus sensible que les routes ivoiriennes concentrent une forte part de la mobilité urbaine et interurbaine de la sous-région, dans un espace où la CEDEAO repose largement sur les échanges routiers.

Un outil numérique pour réapprendre les règles de base

C’est dans ce contexte qu’apparaît « Bon Chauffeur », une plateforme numérique pensée pour vulgariser le code de la route de manière simple et interactive. Le principe est direct : l’usager répond à des questions sur les panneaux, les règles de circulation et certains aspects techniques du véhicule, puis obtient un score accompagné d’un corrigé. L’outil vise autant ceux qui préparent un examen que ceux qui ont décroché leur permis depuis longtemps et n’ont jamais révisé.

L’initiative s’inscrit dans une tendance plus large : le numérique est de plus en plus utilisé en Côte d’Ivoire pour fluidifier des services publics, sécuriser des procédures et simplifier l’accès à l’information. Dans le secteur des transports, les autorités ont déjà engagé des outils de verbalisation électronique, de gestion des permis et de suivi administratif. « Bon Chauffeur » prolonge cette logique, mais avec une approche plus pédagogique que répressive.

Le choix du format n’est pas anodin. En transformant l’apprentissage en jeu de questions-réponses, la plateforme cherche à casser la distance entre l’usager et un univers souvent perçu comme punitif. Cette stratégie parle aux jeunes conducteurs, mais aussi aux chauffeurs expérimentés qui ont accumulé des habitudes sans toujours actualiser leurs connaissances. Elle peut aussi toucher les usagers des arrêts de bus, où des QR codes donnent accès à la plateforme.

Pourquoi cette approche peut compter dans le quotidien

La sécurité routière en Côte d’Ivoire reste un sujet de santé publique, de mobilité et de productivité. Les chiffres officiels montrent une réalité persistante : en 2022, le ministère des Transports a évoqué 1 051 morts sur les routes, après plus de 1 500 en 2021, et a fixé l’objectif de réduire de moitié les morts et les blessés d’ici 2030. Les autorités ont aussi rappelé que la prévention doit compléter les contrôles et la sanction.

Dans la pratique, la plateforme peut répondre à un angle mort bien connu. Beaucoup d’automobilistes passent l’examen du permis, puis n’ouvrent plus jamais un manuel du code. D’autres conduisent en contexte professionnel, sur de longues distances, avec une pression horaire forte et des marges de manœuvre faibles. Un outil mobile, accessible à tout moment, peut donc servir de rappel régulier. C’est particulièrement utile dans un pays où les motos, les taxis et les transports collectifs forment une grande partie du trafic quotidien.

La question de l’accessibilité reste pourtant centrale. Le promoteur du dispositif souligne l’importance d’un format ludique et d’un vocabulaire moins intimidant. Cette idée rejoint une réalité sociale importante : tous les usagers n’ont pas le même niveau de lecture, ni la même familiarité avec les démarches numériques. Si la plateforme veut toucher large, elle devra donc rester simple, visuelle et compréhensible sans jargon.

Cette dimension compte aussi pour les chauffeurs de transport urbain et interurbain. À Abidjan, la conduite se fait dans un environnement dense, avec une cohabitation constante entre voitures particulières, cars, motos et marcheurs. Dans ce décor, le rappel des règles de priorité, des distances de sécurité et des bons réflexes mécaniques peut avoir un effet concret. Le numérique ne remplace pas la formation, mais il peut prolonger l’apprentissage et entretenir les bons automatismes.

Une lecture ivoirienne, mais une portée régionale

La Côte d’Ivoire n’est pas isolée dans ce combat. À l’échelle africaine, les accidents de la route restent particulièrement élevés. L’OMS a indiqué que les décès routiers ont augmenté de 17 % dans la région africaine entre 2010 et 2021, alors qu’ils baissaient au niveau mondial. L’UNECA rappelle aussi que les usagers les plus vulnérables, notamment les piétons, paient un lourd tribut.

Dans ce contexte, une plateforme comme « Bon Chauffeur » s’inscrit dans une politique de prévention plus large qui intéresse toute l’Afrique de l’Ouest. Les corridors routiers relient les ports, les capitales, les zones industrielles et les marchés régionaux. Quand la formation des conducteurs progresse, ce ne sont pas seulement les trajets urbains qui deviennent plus sûrs : c’est aussi la circulation des biens et des personnes dans l’espace CEDEAO.

Le sujet dépasse même la seule Côte d’Ivoire. L’Union africaine a renforcé récemment son agenda sur la sécurité routière, et le Charte africaine de la sécurité routière est désormais entrée en vigueur, avec pour horizon la réduction de moitié des morts et des blessures graves d’ici 2030. Dans cette architecture continentale, les initiatives nationales de prévention numérique sont utiles si elles s’adossent à une vraie politique publique, à la formation et à l’évaluation de leurs effets.

Pour les Ivoiriens, l’enjeu est très concret. Il s’agit de passer d’une sécurité routière perçue comme une contrainte à une culture partagée du respect de la route. Si « Bon Chauffeur » trouve son public, il pourra montrer qu’un outil simple, pensé depuis Abidjan, peut contribuer à corriger des habitudes anciennes sans humilier les usagers. C’est peut-être là sa vraie force : transformer un sujet souvent abordé sous l’angle du choc en une routine d’apprentissage, accessible et durable.